Prendre position!

Il est difficile de parler de HipHop au singulier. Le HipHop vit à des époques différentes en même temps. Le HipHop, c’est à la fois, le jour et la nuit, le bien et le mal, le progrès et la stagnation, voire la régression, malheureusement. En tant que culture ou même en tant que communauté, le HipHop avance aussi dans des directions diamétralement opposées. Je suppose que vous êtes au courant que le HipHop est reconnu comme culture à part entière par le ministère de la culture en France. Je ne doute même pas que vous savez également que de plus en plus de villes rechignent à organiser des concerts et manifestations HipHop parce qu’ils engendrent trop de violence et de désordre.

 

Prendre position!
Prendre position!

En tant qu’acteurs du HipHop, nous sommes partagés, nous évoluons, nous vivons, entre l’élévation mentale et la décadence morale, la volonté de contrôler & écrire notre propre avenir et le m’en-foutisme & la complaisance dans notre malheur, l’activisme et la passivité, la recherche de notre identité et la méconnaissance de notre passé, les dents en or et les poches vides, etc. Je ne suis pas là pour dire ce qui est bien et ce qui est mal. Ce que je souhaite simplement souligner c’est le caractère schizophrénique du HipHop.

 

C’est comme si les gens du HipHop étaient constamment à un carrefour où il y n’aurait que deux directions possibles et opposées. Une direction menant vers la lumière. L’autre direction menant vers l’obscurité.

 

Bien sûr, le HipHop, c’est la vie. Bien sûr, ce qui est vrai dans le monde du HipHop l’est aussi dans la vie. Il n’y a pas le HipHop d’un côté, et la vie (quotidienne) de l’autre. Bien sûr, si vous vous donnez la peine d’observer, les parallèles entre le HipHop et la vie sont faciles à percevoir. La différence n’est qu’une différence d’échelle, le HipHop ce n’est qu’un condensé de la vie. Seulement, avec le HipHop, c’est plus flagrant, la diversité, les différences et les disparités sont plus marquantes voire choquantes. Les confronter, les éviter, essayer de les comprendre, y faire face, se voiler la face pour ne pas les voir, vivre avec, quotidiennement, continuellement, c’est tout un art. Ou une forme de folie. Ou peut être les deux.

 

Quel est le rôle de l’auteur?

 

Le HipHop, quoiqu’on en pense, est reconnu, et mondialement connu aujourd’hui grâce au rap. Grâce aux mots. Une grande place et une grande importance sont accordées à ceux qui écrivent, aux auteurs. Etre auteur dans une culture qui privilégie l’image à l’écrit, la forme au fond, est une tâche difficile. Etre auteur dans une culture qui a donné naissance à des mouvements comme « Stop the violence », a contribué au mélange et au rapprochements des cultures et qui par la suite glorifie l’exploitation des individus et le gangstérisme, est un drôle de fardeau. Etre auteur dans une culture qui entretient une certaine forme de guerre civile inutile et mal venue entre ses différents membres au nom de l’authenticité, est une grande responsabilité.

 

Quel est le rôle de l’auteur? A-t-il un rôle défini ? Est-ce que cela devrait être le cas ?

 

Le HipHop, ce n’est pas un syndicat, ce n’est pas une corporation, ce n’est pas une secte, ce n’est pas un parti politique. Le HipHop, il est ce que nous en faisons, néanmoins. Par conséquent, je ne conçois nullement que les auteurs, lyricistes et rédacteurs puissent se soumettre ou se remettre à un livre blanc ou un type de sermon d’Hippocrate avant d’exercer ! Pour moi, il n’y a pas de règles pour l’écriture, il n’y a pas de contraintes imposées à l’auteur. Chacun est libre d’écrire ce qu’il veut. On ne doit pas limiter leurs horizons, ni leurs imaginations. On ne devrait même pas alourdir leurs perspectives avec des questions de responsabilité et de moralité.

 

Toutefois, ce n’est pas parce qu’un auteur se doit d’être libre de toute contrainte morale ou sociale que la société tenterait de lui imposer qu’il ne peut avoir de moralité ou responsabilité individuelle et sociale. C’est, aussi ça, la liberté : s’exprimer dans le respect d’autrui, agir sans nuire aux autres. En fait, l’écriture elle-même impose à l’auteur de la responsabilité, de la rigueur et du sens moral. Cela s’effectue au niveau individuel, personnel.

 

Là où je veux en venir, c’est que la frontière, la ligne entre la liberté d’expression, d’une part, et la responsabilité individuelle et sociale, de l’autre, est mince, étroite. Quelle est-elle d’ailleurs, cette ligne, cette frontière ? où se situe-t-elle ? Comment la reconnaître ? En fait personne ne peut le dire. Mais, chacun doit savoir. On doit le savoir. On doit le sentir, certainement. C’est une appréciation personnelle, sûrement.

 

Une fois que vous avez vu cette ligne. L’innocence n’est plus.

Seulement, une fois qu’on le sait, dès lors que nous sommes capables de voir cette ligne, de la reconnaître, nous ne pouvons plus l’ignorer, nous ne devons plus l’ignorer. Nous sommes condamnés à faire avec, à vivre avec. Nous sommes condamnés à agir avec cette ligne en tête. Et nous devons d’accepter les conséquences de cela. Parce que cela sous-entend que nous devons être prêts à accepter, non plus seulement, les louanges et les encouragements, mais aussi les critiques, les quolibets, les moqueries de ceux empruntent d’autres chemins, ou de ceux qui voient autre chose que nous.

 

Une fois que vous avez vu cette ligne, vous ne pouvez plus ne pas la voir. Et une fois que vous avez vu cette ligne, se taire, ne pas s’exprimer, ne rien dire constitue une prise de position, un choix politique. Une fois que vous avez vu cette ligne. L’innocence n’est plus. Vous êtes responsable. Aujourd’hui, le HipHop se réfugie trop derrière cette liberté d’expression et fuit ses responsabilités individuelles et sociales. Quand, je parle du HipHop, je parle, surtout, de ses auteurs. La liberté d’expression ? Il ne s’agit pas de la remettre en cause. Aujourd’hui plus que jamais, cette liberté d’expression est protégée et prônée par les sociétés civiles des pays « développés ». Tout ce qui est perçu comme atteinte ou entrave à cette liberté est dénoncée et combattue. Bravo !

 

Une société moderne est une société dans laquelle les individus s’expriment librement. L’auteur n’a jamais été aussi libre. Il n’y d’ailleurs jamais eu autant d’auteurs, lyricistes et rédacteurs qu’aujourd’hui ! le nombre de rappeurs dans le HipHop ne cesse d’augmenter. Les sites web autour ou sur le HipHop ne cessent de se développer, le net permet à chacun d’entre nous d’être éditeur ou rédacteur. Le HipHop n’a jamais été aussi commercialement porteur qu’aujourd’hui. Nous vivons certainement une époque formidable !

 

C’est vrai que pour une réussite dans le HipHop, il y a des centaines d’échecs. C’est vrai aussi qu’il n’y a jamais eu autant de lyricistes qui sont devenus stars, riches et célèbres, leaders d’opinion, ou encore personnes d’influences. Et c’est connu, ceux qui réussissent – outre le fait qu’ils donnent naissance et envie à des milliers de « suiveurs » qui se disent et pourquoi pas moi ? – deviennent les porte-drapeaux du HipHop, volontairement ou non. Leur travail, leur réalisation devient une référence, un modèle de ce que doit ou devrait être le HipHop.

 

Maintenant que le HipHop est devenu un gros business qui rapporte beaucoup d’argent, chacun ou presque veut sa part du gâteau. Les maisons de disque recherchent toutes le prochain Eminem, le nouveau dr Dré, la nouvelle voix de la rue, etc. Les média veulent contrôler le marché publicitaire que constitue le HipHop. Les jeunes mais aussi parfois les parents pensent voir dans le HipHop une porte de sortie ou une porte d’entrée vers un avenir meilleur. J’ai même entendu un ministre demander à des rappeurs d’apporter les solutions aux problèmes urbains, aux problèmes de société.

 

Où va-t-en ? Qu’est-ce que cela signifie? Quelle vision tous ces regards tournés vers le HipHop donnent-ils ? En quoi cette convoitise autour du HipHop nous affecte-t-elle ?

 

Sommes-nous vraiment libre de nous exprimer comme bon nous semble ?

 

Il y a danger ! Le danger, c’est que tout cela, toute cette convoitise, tous ces regards tournés vers le HipHop, peuvent nous endormir. Le danger, c’est que cette convoitise peut être encore plus nocive pour le HipHop que n’importe quel conflit d’intérêt au sein du HipHop ou censure. Certes, nous disposons de la liberté d’expression. Sommes-nous vraiment libre de nous exprimer comme bon nous semble ? Mais qu’est-ce que cela veut bien dire en fait ? Si ce que nous écrivons ou ce que nous disons ne vend plus, est-ce que nous continuerons à le dire ? Est-ce que nous aurions encore l’opportunité de le dire ? Est-ce que nous devons nous efforcer d’écrire et de dire ce qui est vendeur ? Et si les auteurs du HipHop n’étaient que les fous (modernes) du roi ? Oui, hardcores mais gentils, engagés mais dociles, révolutionnaires mais obéissants…

 

« The message » est sorti il y a plus de 25 ans. C’était du rap, rappé par un rappeur. Point. Il serait sorti aujourd’hui, il aurait été considéré non pas comme du rap, mais du rap engagé, et Melle Mel un rappeur conscient. La Rumeur est passé du statut de MCs à celui d’artiste-activistes. Pourquoi rappeur conscient, pourquoi artiste-activiste ? Pourquoi Jay Z serait simplement un rappeur et Talib Kweli, un rappeur conscient ? Pourquoi Dead Prez sont-ils considérés comme des activistes alors que Master P ne le serait pas ?

 

La vérité c’est qu’on attribue les termes « conscient », « activiste » aux lyricistes, auteurs et rédacteurs, non pas en raison du caractère politique de leur travail ou réalisation mais simplement en raison de leur prise de position. Immortal Technique prend position, Boots Riley prend position. Prendre position. Avoir un point de vue. L’enjeu est là. La différence se situe à ce niveau. Prendre position, avoir une opinion, et pire, la faire savoir, la partager, affirmer que c’est bien de prendre position, c’est le summum du mauvais goût de nos jours. N’avez vous pas remarqué que prendre position, avoir une opinion ferme semble être mal venue dans le HipHop, ou « pas cool » aujourd’hui?

 

Doit-on être ambigu sur tout ?

 

Je n’ai rien contre l’ambiguïté, le non-dit, la complexité, la subtilité, l’imagination, les questions sans réponses. D’ailleurs, ce sont des mots que je pourrais utiliser pour décrire mon style… Mais est-ce qu’on doit être ambigu sur tout ? L’histoire ne nous a-t-elle jamais enseigné que l’indécision peut s’avérer être une forme de décision ? Ne vous vous êtes jamais aperçu que la prudence pouvait être lâcheté ? Regardez les vidéos clip tendance aujourd’hui, et dites moi, si ce que certains considèrent comme de la créativité ne serait pas plutôt de la décadence ? Ne dites-on pas que qui ne dit mot consent ? N’y a-t-il pas des moments où vous vous êtes dit, je dois prendre position clairement !

 

Je crois que, aujourd’hui, la période dans laquelle nous vivons, est un de ces moments où nous devons prendre position. Je crois aussi que dans le HipHop, les auteurs, et même tout acteur du HipHop sera de plus en plus amené à prendre position. Parce que cette culture, ce mouvement, il faut qu’on le récupère. Et l’enfer, ce n’est pas les autres, mais nous-mêmes. Il faut avoir ça en tête. Nous devons combattre et convaincre nos pairs, nos semblables !

 

Nous devons nous regarder dans une glace et cesser de blâmer le monde entier. Nous devons nous interroger sur les valeurs que nous prétendons défendre et promouvoir. Nous devons nous interroger sur notre vision du future, sur le modèle de société que nous voulons voir émerger, sur notre responsabilité en tant que citoyens, sur la portée de nos mots et actions, sur la société dans laquelle nous vivons, sur l’Etat, sur la police, sur la justice, sur l’environnement socio-économique. En France, il y a de la discrimination et du racisme dans l’accès à l’emploi, dans le monde du travail, dans l’éducation, dans l’accès au logement, dans la santé… « Les gens de couleurs » sont dénigrés et humiliés par les média, les hommes politiques et les représentants de l’état. Quelle est la position des acteurs du HipHop à ce niveau, si ce n’est se focaliser sur le Front National et les extrémistes? Juste un exemple…

 

Le temps n’est plus à la complaisance. Abandonnons les débats stériles sur les vrais et les faux, la old school contre la new school. Et surtout arrêtons de « labelliser » le rap et le HipHop. Ce phénomène de labellisation (conscient, activiste, etc…) n’a pour but que de nous détourner des vrais questions et problèmes (que j’évoque juste dans le paragraphe précédent), et tend à nous faire croire que ces problèmes sont à laisser à des experts – les « conscients » ou activistes. Or ce qui se passe dans le HipHop nous concerne tous. Il ne s’agit nullement d’expertise, mais d’opinion, de prise de position. Nous avons tous la capacité d’avoir une opinion, donnons nous cette opportunité. On ne peut plus se permettre d’attendre que quelqu’un règle nos problèmes et décide pour nous. S’il faut, il faut être prêt à faire comme Wallen : savoir dire non et choisir le camp des tranchées.

 

Il revient aux auteurs d’établir le lien entre les différents acteurs du HipHop et de canaliser les énergies. Il revient aux auteurs de trouver les mots adéquats pour faire entendre les voix du HipHop. Il revient aux auteurs de traduire les émotions, les idées et les opinions du monde HipHop en des termes simples, en des vraies histoires à propos de vrais gens avec des vrais vies.

En tant que personne qui écrit sur et à propos du HipHop, c’est en tout cas, comme ça que je vois les choses. C’est mon challenge. Prendre position. Le faire savoir.

Prenez position. C’est aussi ça le HipHop!