La mise au point d’Ahmed MC

Ahmed MC est un des pionniers du rap et du HipHop dans la région. Dans cet entretien, il nous apporte son regard et son point de vue, non seulement sur son parcours, mais aussi sur l’évolution et l’état actuel du HipHop en région et en général.

Qui est Ahmed dans le HipHop de la région ?

J’ai fait mes premiers pas dans le HipHop, au milieu des années 80, avec l’apparition du graff, du tag, du mouvement HipHop dans la région. A cette époque, je trempais déjà dans un milieu artiste, taggueur, rappeur, je me suis tout de suite branché dans le milieu du rap avec  une personne appelé VR, qui était claviste. Je tournai derrière lui dans des émissions de radios dans la région, radio Paco, l’émission de Spider. A la fin des années 80, fin 88, j’ai créé, avec Soldier, le groupe MCA, Les MCs Associés. On a fait pas mal de scènes dans la  région. Nous nous sommes séparés, j’ai ensuite créé d’autres groupes comme Dynamik toaster. On a tourné jusqu’au début des années 90. Puis, je suis resté en solo. Je lui suis encore aujourd’hui, avec mon nouveau nom de scène Shooting Star, que je porte depuis le milieu des années 90.Voila qui est Ahmed ! J’ai fait les scènes de la région comme tous les rappeurs d’ici, Aéronef, festival de Dour, toutes les manifestations musicales qui se faisaient dans le Nord.

 

Le monde HipHop de la région à la fin des années 80 et débuts de années 90s, c’était quoi, c’était qui ?

En 1988, personne, aucun rapper ne savait ce qu’était un sampler dans la région. En 1989, seul DJ On, le savait. DJ On était le seul à utiliser un séquenceur, et au niveau du son, il était le seul à avoir une connaissance énorme de la conception musicale HipHop, pour moi. Il faisait partie de plusieurs groupes, il était à la fois, DJ des MCs Associés (MCA) et de Ultime Paradoxe. Les 4 groupes précurseurs du HipHop français dans la région sont TRC, Ultime Paradoxe, MCs Associés et Law DMD.

Ensuite, intervient une association appelée l’ARA-ROCK, qui, elle, subventionnée par l’Etat, a du matériel, pour la conception et production musicale. Cette association a fait appel à des jeunes du HipHop comme moi, DJ ON, ou encore DJ Spyder  des TRC, qu’on appelle aujourd’hui DJ Pavaul, parce qu’ils avaient des samplers. NOUS leur avons appris à utiliser leur matériel, leurs sampleurs, on leur a appris à amener des samples pour créer nos propres musiques. L’ARA a utilisé le savoir-faire qu’on leur a apporté pour produire des groupes dans la région comme DCJ et aussi des petits groupes, qui ont commencé à émerger.

L’ARA a ensuite commencé à nous demander de l’argent. Nous, nous avons réfusé paprce que nous avions estimé que nous leur avions apporté un certain savoir-faire. Je me suis retiré de l’ARA-ROCK, certains groupes ont continué parce que cela leur permettait d’obtenir des premières parties de concert, soit par piston soit parce qu’il était alors plus facile d’aguicher les directeurs artistiques vu que dans le secteur à but non lucratif, on travaille souvent avec des gens qui travaillent à but non lucratif.

C’est à partir de l’ARA que nous sommes, en quelque sorte, arrivés à plein de groupes dans la région. Mental Kombat, par exemple, est venu bien après. Pas par le biais de l’ARA mais par celui d’une autre personne, Silver Henry, les 3 B (Black, Blanc, Beur). Silver Henry, avait interviewé les 4 groupes phares et était à la recherche de plein des MCs autour de lui, dans toute la région. Donc, il va contracter tous ces MCs. Parmi eux, le groupe Afrika. C’est donc Silver Henry, par le biais de son émission de radio, les 3B, qui a lancé tous ces petits groupes, comme Mental Kombat, dont Axiom, qui est aujourd’hui en major, faisait partie. Axiom, est d’ailleurs, le premier Lillois à avoir sorti un album en major, il a réussi à percer le mur parisien, ce qui va peut-être ouvrir des opportunités pour d’autres dans la région. C’est vraiment, une bonne chose, et ça nous permettre, à nous derrière, d’enfoncer  ses portes. Même s’il faut savoir qu’il y a toujours des barrières comme Skyrock, ou  les MCs et DJs majeurs sur Paris qui continuent de bloquer et d’essayer de maintenir le pare-feu fermé.

 

Faire du rap à l’époque, ça représentait quoi ? On te prenait pour un guignol ou un pionnier ?

Pour les gens, ce n’était pas sérieux. Le rap ne pouvait pas se développer dans la région. Malgré le potentiel qu’il y avait, c’était difficile de percer le mur parisien. Au début, ça venait de naître, on en parlait plus autour de Paris et Marseille grâce à des gens comme Olivier Cachin, ou des émissions qui arrivent pour mettre en avant le rap, tel que Rapline. Puis dans la région des gens sont venus s’accaparer le rap, pour promotionner le HipHop dans la  région, tdes gens comme Silver Henry. Cela a quand même permis à certains groupes de sortir du lot, moi ? on a essayé d’atténuer mon message.

A l’époque, il n’y avait pas vraiment de festivals HipHop, c’était  beaucoup de scènes rock qui nous contactaient, donc, on a fait beaucoup de premières parties de groupes rock. Et puis, on s’en est lassés. Nous sommes retournés au rap de la cave, du rap qui tourne dans les quartiers, entre nous. On a travaillé dans l’ombre. On a toujours maintenu notre rap, on ne sait jamais. Il n’y a pas d’âge pour rapper. Et on savait qu’on pouvait sortir un moment ou un autre, et revenir avec toute notre histoire, en force. Ce passage de ma vie dans le HipHop, depuis les années 80 à aujourd’hui, ça fait partie de mon histoire. J’ai une réelle histoire, cela me permettra de revenir avec un contenu solide, sérieux et riche, de par le travail que j’ai déjà réalisé, et ma connaissance musicale.

 

Alors que tu es un des pionniers du rap dans la région, tu n’es que très rarement cité et il est rare qu’on fasse appel à toi, alors que des projets rap et HipHop dans la région, il n’y en a de plus en plus, comment tu expliques cela ?

En général, les gens qui ont un discours qui ne crédite pas trop les politiques, comme moi, n’ont pas accès à la parole. La plupart des projets de rap et HipHop dans la région sont subventionnés par les politiques et justement mon discours est en complète opposition avec ça. Je ne suis pas contre les subventions, au contraire, c’est très utile, mais je suis contre le rap subventionné. Je pense que le rap c’est une musique qui vient de la rue, et à partir de la rue, on peut faire du rap. On n’a pas besoin de subvention de l’Etat. Mais pour les groupes qui sont subventionnés par l’Etat, c’est bien, au moins ils font quelque chose… Mais les créditer, c’est une chose que je ne peux pas concevoir. C’est peut-être aussi pour cela, qu’on ne m’appelle pas.

 

Est-ce que c’était plus facile de sortir avant que maintenant ?

C’était plus difficile à l’époque. Parce que les seuls qui signaient chez les majors vivaient autour de Paris, il n’y avait pas de structures, ni de label de la région. Tout était concentré autour de Paris, et c’était très dur de percer le mur parisien pour signer avec les majors. Aujourd’hui, il n’y a qu’une personne dans la région qui a réussi c’est AXIOM. Aujourd’hui on peut y croire très fort car un personnage de la région a réussi à percer ce mur.

 

Pourquoi Ahmed n’a jamais sorti de disque ?

En partie, en raison des aléas de la vie. Avec les aléas de la communication dans les groupes, on ne s’entend pas toujours. Je ne me suis pas entendu avec Soldier à l’époque, on aurait pu sortir un maxi de qualité. On avait aussi travaillé et enregistré un projet d’album, mais rien de tout cela n’est sorti. Même si nous n’avons pas laissé de traces concrètes sur disque, il reste toujours les scènes qu’on a faites qui ont marqué les gens.

Quand je regarde mon parcours, je me dis que c’est une belle histoire. Je resterai toujours dans le mouvement, comme DJ SLEEK ou Stan, même avec une vie de famille à gérer, je resterais dedans. La musique, c’est quelque chose de sacrée. C’est pour ça que je suis toujours présent dans toutes les manifestations. C’est sacré, c’est ce que j’aime, S’il y a une manifestation HipHop, je suis présent. Voilà pourquoi, on retient toujours mon nom dans la mouvance.

 

Est-ce que tu penses que tu peux sortir aujourd’hui ?

Moi, j’ai une histoire, et en général quand on me pose cette question, je dis que les gens qui ne sont pas encore sortis et qui sont toujours dans le mouvement, eux peuvent renaître un jour dans les bacs. Mais quand tu nais dans les bacs et que tu meurs tout de suite après, c’est difficile de revivre. On a des vieux exemples tel que Lionel D et Assassin. Tu peux naître et mourir vite.  Autant patienter, forger ton histoire, et arriver à terme pour éclore avec quelque chose de concret, avec un contenu d’actualité qui tient la route.

 

Comment tu expliques qu’il n’y a pas de groupe dans la région qui ait vraiment émergé ?

Simplement par le fait qu’il y a  des structures comme L’ARA ou Call 911, dont les membres ont des postes intéressant dans le monde du spectacle. Grâce à leurs positions, ils peuvent se mettre en avant. Bien sûr, ils vont d’abord mettre en avant leurs groupes, et vont placer ces groupes dans les premières parties qu’ils vont trouver grâce à leurs contacts. Ce qu’ils font c’est qu’ils bouchent la porte pour les jeunes artistes qui n’ont pas d’agent,  pas d’atelier, ni de subventions. Ca devient difficile dans ces conditions pour un groupe underground d’émerger quand il y a autant de portes fermées. Ces gens là communiquent beaucoup avec le monde de la musique et du spectacle…

 

Quel regard portes-tu sur l’évolution du rap et du HipHop dans la région, depuis que tu as commencé à maintenant ?

Du graffiti au rap, ça évolue très vite. Mais les mecs ne peuvent pas mettre en avant ce qu’ils font, parce qu’il y a des gens qui ont la main mise sur tout ce qui se fait ou est sensé se faire… Ils ont les directeurs artistiques dans la poche… Pour moi le HipHop dans la région, c’est tout ce qui se passe dans l’underground, toutes les petites mixtapes avec un son plus ou moins pas terrible. Et il y a un potentiel énorme là dedans !

 

Maintenant, il y a des études de marché autour du HipHop, et on sait que les acheteurs ont entre 13 et 16 ans, et on sait aussi qu’à cet âge là, on a du mal à changer de point de vue. Et les rappeurs jouent la dessus, par exemple Akhenaton a 38ans et il continue dans ce créneau de jeunes, mais pas Joey starr, par exemple. Lui et moi nous sommes des protagonistes du mouvement HipHop, il faut laisser les clashes aux jeunes qui arrivent. Dans les cités, il n’y a pas que des voyous il y a aussi des ingénieurs.

 

Il y a aujourd’hui des groupes comme La Rumeur qui se sont fait attaqués en justice par le Ministère de l’Intérieur,  à cause des vérités qu’ils ont dites. c’est la vérité qu’il y a des gens sous l’alcool qui s’en foute du devenir de leurs enfants, ce sont nos voisins, comme l’a dit Chirac « ça pu le couscous à coté des noirs et de arabes », et c’est gens là aussi ont leurs odeurs. On a le droit de dire ce qu’on pense, ils ont fait tellement de mal à l’Afrique, ils ont fait de la purée avec nous les algériens ! Donc si vous attaquez La Rumeur, vous m’attaquez aussi. Mon combat n’est pas en Palestine, il est ici, en France, pour que la France nous accepte, nous et ce melting pot français. Laissez les jeunes faire du rap même si c’est violent, et un jour ils comprendront qu’il n’y a pas que leur point de vue dans la vie.

Pour ce qui est de qualité de l’écriture et du niveau des textes dans le rap aujourd’hui ? Ce que je peux dire, c’est que ça ne fait qu’accroître mon potentiel. Moi je reste sur la base old school du rap, une base très simple, qui va avec des roulements parfois, et c’est grâce à ça que je tiens la route. Il y a beaucoup de rappeurs qui essaient de s’en éloigner, mais tu y reviens forcément. La simplicité, c’est mieux.

 

Quels sont tes projets actuellement ?

Je vais arriver avec un album. Ce sera un petit album avec un message autre que ce qui est proposé dans le rap aujourd’hui, avec un contenu plus mâture, et avec mes histoires vécues avec tous les crews de l’époque DJ Sleek, les TSV. D’ailleurs, l’album est en préparation actuellement, il y aura, c’est sûr plus de 8 titres. Il n’est pas prévu pour tout de suite, par contre. Je vais même étudier l’opportunité de travailler avec une major ou partie. Mais, toute mon histoire, tout ce que j’ai démontré jusqu’à présent, fait que je suis un vrai rapper. Et, je suis prêt à rencontrer et communiquer avec un nouveau public, tout en gardant la communication que j’avais avec mon public qui est toujours là et qui croit en moi. Parce que même si je n’avais jamais vraiment rien sorti sur disque, en tant qu’Ahmed MC ou les groupes avec qui j’ai tournés, au niveau du bouche à oreille, des gens du milieu, Ahmed MC, les gens connaissent, beaucoup de gens savent. Je compte non seulement, ne pas  décevoir les gens qui m’ont épaulé depuis le milieu des années 80, mais aussi ne pas décevoir toutes les personnes qui vont écouter l’album.

Avant cet album, je compte sortir une mixtape, uniquement avec tes titres à moi. Au niveau son, je compte mettre ce qui se fait de bien en ce moment dans le monde américain. Je compte mettre quelques vibes du Sud, je n’aime pas trop le style bling bling, mais j’aime la musique. Et côté musique, ce n’est pas trop dérangeant. Au niveau lyrical, je vais toujours rester sur cette vibe New-yorkaise. Cette vibe qui vient d’en bas, il est clair que pour écrire des textes, j’ai besoin de ressentir une peine. Cette peine amène un plus incroyable au niveau des lyrics, donc je compte toujours la maintenir!

 

Pour pas mal d’artistes aussi, la frustration, la peine, est une sorte de moteur, peut être que ce n’est pas une coïncidence ?

Je pense que cette frustration renforce la motivation intrinsèque de l’artiste ! Quand il y a un combat, l’artiste HipHop, en général, il est là. Le HipHop, c’est transformer le négatif en positif. Le positif, c’est faire des choses bien, c’est de faire des choses qui, à la fin, nous donnent raison. Et pour faire ressentir ça, il faut souvent ressentir des peines, des angoisses. Cela permet de te motiver, et très souvent le contenu va toucher l’auditeur. Il se sent libéré des angoisses quotidiennes du système, parce que lui-même se sent touché par ça. Quelque part, on a tous des frustrations, qui sont créées par la machine ou des ordres qui viennent d’en haut. Quand tu bosses, tu es rarement au dessus de la pyramide, et les artistes eux, en général, sont juste en bas, bien en dessous du grand patron, et c’est eux qui doivent donner le maximum pour que le grand boss puisse faire quelque chose.

 

Il y a un débat actuellement sur la prétendue mort du HipHop. Quel est ton point de vue ? Le HipHop est-il mort ?

Et bien ceux qui disent que le HipHop est mort ne peuvent pas l’assurer. C’est juste une baisse au niveau commercial qui fait parler médiatiquement de la mort du HipHop, parce que le MP3 est arrivé,et qu’il y a beaucoup de téléchargement. Mais ‘est toujours le HipHop qui est le plus téléchargé ! Le HipHop est la meilleure musique dans le monde. Dans le sens où c’est la musique la plus écoutée, la plus achetée, et ce sera toujours la musique la plus écoutée ! C’est la musique qui attire les jeunes, ça restera toujours la musique des banlieues, des endroits difficiles. Le HipHop sera toujours la musique qui motive les gens qui viennent de là !

 

Aujourd’hui, qu’est-ce qui rend optimiste pour le HipHop dans la région? Il y a –t-il des choses qui font dire, je suis fier d’avoir fait partie de ce monde là ?

Je suis fier et optimiste parce que la région a une jeunesse importante. Au fur et à mesure que nous avançons, il y a de nouvelles têtes qui arrivent. Je pense que cette région va sortir encore beaucoup d’artistes qui vont arriver en masse, que ce soit dans le HipHop ou dans la soul. C’est sûr qu’il y aura des jeunes artistes qui sortiront d’ici.

Le Nord est une région qui ressemble à New York, c’est une région où on ressent de la peine, où il faut avoir du coffre pour tenir la route. C’est une région qui a eu et qui a une belle histoire dans le HipHop.

 

Un dernier mot ?

A : Dédicaces à DJ Sleek, Dj Datcom, Dj Amor, à tous ceux qui font des bonnes choses pour les jeunes, au TSV, Chuck qui est toujours dans le mouv’, Axiom, tous les mecs qui font avancer le HipHop, tous les gens qui assurent pour le HipHop dans la région, qui le font avancer dans le bien. Notre histoire n’est pas mauvaise, alors gardons les coudes soudés et faisons avancer le HipHop du N.O.R.D !!