Nicolas de Tentacule records : « Mon but, c’est faire de bons albums, le plus longtemps possible »

La structure Tentatule Records existe depuis 6 ans, suite à la rencontre entre les beakmakers bordelais Redrum et Minimalkonstruction et le rappeur Burkinabé Art Melody. La Voix du HipHop s’est entretenu avec son fondateur bordelais, Nicolas, au sujet de son label, de ses projets et de sa vision du marché (et de l’industrie) du disque.

Tentaculerecords

Quelle est l’idée derrière Tentacule Records?
L’idée c’est de pouvoir mettre en avant des artistes qui me semblent très talentueux mais qui n’ont pas forcément envie de rentrer dans le système classique proposé par les labels ou comme pour les rappeurs burkinabès, sont mis à l’écart “des musiques actuelles” du simple fait de leurs origines. Concrètement, on fait de la musique, on est tous accros à ça.

Qu’est-ce qui t’a réellement donner envie de créer Tentacule Records et combien êtes-vous dans l’équipe?
J’ai chanté dans un groupe pendant 10 ans et je me suis rendu compte que ce que j’aimais le plus, c’était plutôt de concevoir des chansons, des albums. Tentacule Records me permet de faire ça. C’est là que je me sens vraiment à ma place. Je m’occupe seul du label à plein temps même si je travaille à côté… Ensuite il y a beaucoup de collaborateurs qui viennent se greffer projet après projet. Je ne peux pas dire combien on est, mais principalement il y a Alexia, Ludo et Vincent, qui s’occupent de l’administratif, d’envoyer les disques, de faire les photos et les montages graphiques. On a aussi Sam qui s’occupe du site internet, Mannu & Julie qui trouvent des concerts et s’occupent du Live Band, Phil, qui a enregistré les voix de Joey le Soldat pour son dernier album, Jeremy et Baptiste qui font des vidéos. Fômé et Fred qui relaient sur les réseaux sociaux. Toutes ces personnes sont très impliquées dans le label.

Lorsque l’on se rend sur le site de Tentacule Records, les différents liens nous mènent sur différentes réalisations, différents artistes, différents univers. On peut passer notamment de Joey Le Soldat, à H-Man, à Charles X & Redrum, à Art Melody, etc. Comment ça se passe : Il y-a-t-il une ligne directrice ? Comment se font les choix des artistes et comment vous travaillez ces différentes sensibilités artistiques ?
Ce sont des rencontres qui déclenchent tout. On a démarré avec les beatmakers Redrum et Minimalkonstruction puis Art Melody qui nous a présenté Joey le Soldat. On travaille aussi avec Dj Form, c’est mon frère. Charles X a connecté Redrum via Soundcloud et H-man c’est via l’intermédiaire de Jeremie Lenoir et le collectif Foniké que nous sommes rencontrés. Tous ces artistes sont très talentueux, trés humbles aussi. Tu ne les verras pas dans les soirées branchées. Ce sont à la fois des gens ordinaires et de formidables artisans du son. Pour moi ils sont capables de rivaliser avec les meilleurs rappeurs ou beatmakers.

Je reviens notamment sur l’album « Bug’s Boutique » de H-Man masterisé (à New York) par K-Def producteur légendaire de Ghostface killah, Marley Marv, Pete Rock, Ol dirty Bastard, Lord of the underground, etc….qu’est-ce qui a motivé ce choix ?
Le son, juste le son. Je pense que H-Man est un très grand beatmaker. Je voulais que le mastering soit à la hauteur de ses instrus. K-Def a écouté le son et a dit oui tout de suite. On travaille aussi avec Dave Cooley qui a masterisé les albums de Art Melody et Joey le Soldat. Lui est basé à Los Angeles et travaille avec le label Stones Throw : Madlib, J Dilla, Medaphoar, Dam Funk, etc.

A l’heure actuelle, qu’est-ce qui semble moins évident dans le travail à fournir afin de mettre en avant et en lumière vos réalisations ?
Le moins évident c’est de trouver des dates pour qu’ils donnent des concerts. Faute de tourneur, c’est à nous de faire ce travail en plus du reste. J’espère qu’à l’avenir on pourra trouver une structure qui vienne nous soulager. Par exemple, monter des dossiers de visas et mettre tout en place pour que les artistes burkinabè viennent jouer en France, c’est épuisant et stressant pour tout le monde. Je préfère de loin réaliser et produire des disques avec eux. Mais il faut le faire sinon les artistes n’existent pas. On prend donc nos responsabilités et on fait venir les artistes souvent sur nos propres économies. En moyenne deux fois par an.

On a tendance à dire qu’avec internet, les labels indépendants ont encore de beaux jours devant eux. Quel ton point de vue à ce sujet ?
Je pense que les labels n’ont pas de beaux ou de mauvais jours devant eux. Ils se montent et disparaissent avec les époques, les courants musicaux. Ça fait partie intégrante de l’aventure, comme pour un groupe, ou un artiste. Internet ne change rien là dedans, c’est juste l’outil pour pouvoir communiquer, via facebook, bandcamp, soundcloud par exemple. De notre côté, on a monté le site internet comme mémoire du travail accompli. J’ai la prétention de penser que nous faisons des albums qui seront écoutés encore dans plusieurs années.

Quel regard portes-tu sur le marché et l’industrie du disque ?
Pour nous, il est inexistant. Nous ne vendons quasiment aucun disque que ça soit en numérique ou en CD et même en vinyle. Les gens écoutent notre musique, on a énormément de retour positif, les albums sont chroniqués par la presse mais personne n’achète. On vend les albums sur bandcamp entre 5 et 8 euros. Les gens ne voient pas l’intérêt de les acheter même parmi nos proches. On essaie de travailler avec des disquaires indépendants comme Total Heaven à Bordeaux ou Blind Spot à Rennes quand on presse du vinyle et là les résultats sont corrects.

Au fait « Tentacule Records « , pourquoi ce nom, qu’est-ce que votre logo est sensé représenter ?
Tu connais le label Alternative Tentacles? Ça vient de là. C’est un hommage à ce label indépendant monté par le groupe Dead Kennedys à la fin des années 70.

Comment considères-tu Tentacule Records ? Un moyen de faire connaître certains artistes afin qu’ils signent dans des grands labels ou un label indépendant qui soutient des artistes tout au long de leur carrière ?
Je ne me pose pas trop la question. Mon but, c’est faire de bons albums, le plus longtemps possible. Dans notre structure les artistes sont libres de faire ce qu’ils veulent à côté. On travaille avec le label Akwaaba Music de Benjamin Lebrave. Grâce à nos deux structures, on arrive à avoir une bonne force de frappe quand il s’agit de communiquer.

Quelle est la réalisation dont tu es le plus fier et pourquoi ?
Personnellement je pense que notre album le plus réussi est l’album de Art melody, « Wogdog Blues ». Mais j’aime tous les albums que nous avons sortis ou réalisés en collaboration avec les artistes. Je suis le premier fan et admirateur de leur talent à tous. J’adore le dernier album de Joey le Soldat par exemple, « Waga 3000 » ou les albums de H-Man. Nous sommes très exigeants sur ceux que nous sortons et sur les sons qui ne nous semblent pas aboutis. Le format album permet de définir un cadre dans lequel on décide d’intégrer des chansons (ou pas) comme des séquences dans un film.

Quel est le plus gros regret que tu aies eu au sein de Tentacule Records ?
Financièrement, notre structure est fragile. Mon plus gros regret c’est de ne pouvoir vendre plus de disques. Ça permettrait d’avoir un peu de fond. On veut garder notre indépendance vis à vis du “réseau” et réussir à imposer les artistes juste avec leur musique mais pour cela il faut que les gens achètent nos disques. Ça viendra.

« Just Music / No World / Hip Hop is a Fact / No Global  » : C’est ce que ‘on peut lire sur page d’accueil du site du label. Est-ce votre slogan, peux-tu nous en dire un peu plus?
Nous travaillons avec des artistes africains qui devraient avoir une reconnaissance qui sorte de la catégorie “World Music”. T’imagines qu’il existe des festivals qui sont “des marchés des musiques du monde”. Ça me rappelle les expositions coloniales d’une certaine manière. Je pense qu’on peut très bien être un artiste burkinabè et sortir un album de rock, de rap ou d’électro, (comme ça se faisait déjà dans les années 60 avec des groupes de Jazz, Soul ou Afrobeat dans toute l’Afrique de L’Ouest). En tout cas c’est notre position, ces artistes et les univers musicaux que nous créons avec eux vont dans ce sens. Des artistes d’Afrique du Sud commencent à être chroniqués dans la presse des musiques actuelles, c’est bien. C’est ce que nous voulons aussi pour Art Melody ou Joey le Soldat. Inviter Walter Kibby de Fishbone ou High Priest de Antipop Consortium sur l’album de Art Melody part de cette démarche. Nous aimerions que Joey Le Soldat joue avec des groupes de rock, de rap, d’électro en festival. Les programmateurs auraient tout à gagner de proposer des plateaux comme ça. J’ai beaucoup de respect pour les grands artistes de musiques africaines mais ce qu’on entend maintenant c’est un peu “le jazz à papa” non ? Moi je veux voir Dj Balani du Mali, Spoek Mathambo ou Elom 20ce du Togo en concert en même temps que Ballaké Sissoko, sinon on manque quelque chose de la musique de ce continent.

Qu’est-ce que l’on peut attendre du côté de Tentacule Records dans les semaines et mois qui arrivent? Y-a-t-il des projets en route ou au chaud ?
On travaille en ce moment sur un album qui signera la collaboration du beatmaker H-Man et du rappeur Fils du Béton. On va sortir l’album de Anny Kassy, une rappeuse de Guinée Conakry en collaboration avec le collectif Foniké. L’album est produit par Redrum et H-Man. On prépare le nouvel album de Charles X/Redrum, celui de Art Melody et je voudrais faire un album avec Dj Jah Tovo autour de vieux disques africains, un peu dans l’esprit de Mala in Cuba. Un EP de Joey le Soldat est en préparation aussi avec Dj Form et Redrum.

Un mot de la fin ?
Ce n’est pas fini. Achetez nos disques.

Logo Tentacule Records