Apollo Brown : « Mon atout, c’est la constance dans la qualité »

Apollo Brown fait partie des producteurs HipHop du moment. C’est-à-dire des producteurs dont le nom signifie automatiquement HipHop de qualité, en tout cas pour ceux qui apprécient ce que DJ Premier appelle le HipHop traditionnel. Apollo Brown se dit justement un héritier, un passionné et un protecteur de ce son Boom Bap dont il assure la préservation et la réinvention depuis quelques années.
Boom Bap, productions, The left, Boog Brown Hassaan Mackey, mais aussi son parcours et Mello Music Group: Il a été question de tout cela, et d’autres choses aussi, dans l’interview qu’il a accordée à La Voix du HipHop.

Nous t’avons découvert avec l’album de Boog Brown, “Brown study”, en 2010. Nous ne savions pas grand-chose de toi, si ce n’est que tu venais de la région de Detroit (Rapids, Michigan) et que tu n’étais associé à aucun crew. Comment as-tu fait pour te hisser en moins de 5 ans dans la liste des meilleurs producteurs HipHop du moment ? Quelle est ton histoire avec le HipHop ?
Ce qu’il faut savoir, c’est que je fais des beats depuis que j’ai 16 ans environ. Donc, je fais ça depuis un bon moment quand même (ndrl : il est né en 1980). Pendant les 10 premières années, jusqu’en 2007, je faisais des beats juste pour faire des beats. Je ne les faisais écouter à personne et personne ne savait que j’en faisais.

En 2007, j’ai pris mon courage à deux mains et ai décidé de sortir un album de beats, « Skilled trade », pour montrer au monde ce que je faisais en cachette et pour avoir des retours. Le feedback était positif et j’ai réalisé que les gens aimaient ce que je faisais. Tout est parti de là. J’ai commencé ensuite à me montrer davantage et à sortir des trucs. Et deux, trois ans après, j’ai eu appel de Michael Tolle, le fondateur de Mello Music Group. Et je suis sur ce label depuis lors !

Qu’est-ce qui a fait que tu es sorti de ta chambre pour montre au monde que tu savais faire des beats ? Quel a été l’élément déclencheur ?
Est-ce que j’estimais que j’étais bon dans ce que je faisais? Oui. Je faisais de bonnes productions. Mais j’avais peur que les gens me donnent un feedback négatif. Je pense que l’élément déclencheur a été mon cousin.

Mon cousin est un grand passionné de HipHop. C’est lui qui m’a poussé et convaincu que je devais montrer aux gens ce dont j’étais capable, parce que les productions que je faisais étaient excellentes, selon lui.

C’est comme cela qu’en 2007, j’ai décidé de participer à des showcases au niveau local et de produire cet album de beats, Skilled trade, et de le distribuer gratuitement. C’est comme cela que j’ai commencé à me faire un nom pour être là où je suis aujourd’hui.

Il y a des gens qui sont prêts à dépenser leurs derniers 10 dollars sur un album plutôt que sur un repas. Bien sûr, ce n’est pas ce que nous voulons mais il y a des gens qui sont comme ça. Et c’est notre devoir d’en tenir compte et de proposer de la musique de qualité.

On a déjà cité Brown study, mais il y a aussi et surtout, “Gas Mask”, l’album avec ton groupe, The Left (avec le MC Journalist 103, et DJ Soko). Ces deux albums sont parmi les tous premiers que tu as réalisés et ont, d’une certaine manière, façonné le « son Apollo Brown ». Comment as-tu abordé la conception de ces deux albums ?
C’est dingue parce que je ne me suis jamais posé ce genre de questions quand j’ai commencé à travailler sur ces projets. Ce n’est pas comme si je faisais quelque chose de nouveau. Je ne suis pas arrivé avec une nouvelle approche. La musique que je fais a déjà été faite beaucoup de fois, par beaucoup de gens. Donc, je ne crée pas un genre nouveau. Je me contente de faire du pur HipHop Boom Bap.

Ce qui compte pour moi, c’est de préserver un son que j’aime. Parce que c’est la musique que j’aime écouter. Et c’est la musique que j’aime faire. Il se trouve juste que la base de fans pour ce type de musique est énorme ! Je ne fais rien de spécial. Seulement, mon atout, c’est la constance dans la qualité. Je ne faiblis pas. Ce que je veux dire par là, c’est que je ne suis pas du genre à faire un très bon beat un jour, et le lendemain, en faire autre qui soit pourri. Je ne suis pas du genre à faire un style de production un jour, et le lendemain totalement changer de style. Non. Je reste consistant dans ce que je fais. Je me concentre à faire des beats de qualité et des albums de qualité. Chaque titre d’un album doit être aussi bien que le précédent. Il n’y a pas de titres qui se détachent vraiment des autres.

“Gas Mask” de The Left ? C’était mon bébé à l’époque. Nous avions commencé à travailler sur cet album deux ans avant la signature chez Mello Music Group. C’était un projet que je façonnais sérieusement et dont j’étais très fier. Du premier au dernier titre, je suis fier de chaque son. L’album est sombre, Boom Bap et plein de soul. C’est vraiment un album que j’ai aimé et que j’aime toujours. Je pense que c’est l’album qui a définitivement cimenté dans la tête des gens ce qu’est le son Apollo Brown. « Gas Mask » a, d’une certaine manière, donné aux gens un aperçu de ce qu’ils pouvaient être de moi.

“The Brown study” de Boog Brown ? C’est un album extraordinaire. C’était pour moi, la première que je travaillais avec une artiste femme. Boog Brown est une excellente MC. Cet album avait une forte dose émotionnelle, bien plus que “Gas Mask” en tout cas. C’est la raison pour laquelle le son est différent. J’y ai conçu un son plus chaleureux et plus ouvert, du genre, « écoute mon cœur » !

Quelles différences majeures il y a, pour toi, entre travailler avec des artistes comme Red Pill ou Verbal Kent, d’un côté, et OC ou Ras Kass, de l’autre ?
Pour moi, tout ce qui compte c’est la musique. Que tu sois un MC connu ou un MC inconnu, que tu sois une légende dans le circuit depuis 20 ans, ou un nouveau venu. Tout ce qui importe pour moi, c’est de faire de la bonne musique que les gens peuvent ressentir et dans laquelle ils peuvent se retrouver.

Quand tu bosses avec une légende, par exemple, tu y vas en sachant quoi t’attendre. Parce qu’ils ont un CV et une longue liste de ce qu’ils ont déjà fait. Les nouveaux MCs n’ont pas de CV et donc tu ne sais pas nécessairement à quoi t’attendre de leur part. Mais ils ont faim et veulent bosser.

En gros, je sais à quoi m’attendre avec une légende, et le nouvel MC sait à quoi s’attendre de ma part. Voilà à peu près, la différence majeure qu’il peut y avoir. Mais au final, ce qui compte c’est de faire la musique de qualité.

La musique de qualité, c’est la marque de fabrique de Mello Music Group. Peux-tu nous parler de ce label. Parce qu’il est sorti de nulle part vers 2008 avec notamment les artistes du crew Low Budget (Oddisee, Kev Brown…) et, un peu après, Declaime (aka Dudley Perkins). Nous ne savons pas grand-chose de ce label à part justement la musique de qualité qu’elle sort. Qui gère ce label, quelle en est la philosophie ?
Michael Tolle, son fondateur, gère le label. Ce gars est un génie. Mais, avant tout, Michael Tolle est un passionné de HipHop, un grand fan. C’est ce qui fait que ce label est un peu différent de tous les autres.

Le moteur de Mello Music Group n’est ni l’argent ni un quelconque critère financier. Le moteur de Mello Music group, c’est la bonne musique, la capacité à sortir de la bonne musique. Quitte à perdre de l’argent. Si Michael aime un album, il va le sortir. Pas parce qu’il y a des featurings importants dedans, ni pour tel ou tel gimmick. Non, ce qui va compter pour lui, c’est de produire de la musique de qualité et la rendre disponible pour tout le monde.

Et quand on regarde le catalogue de Mello Music Group, c’est clair qu’il a sorti des gens qui n’avaient pas de nom avant. Cela est vrai pour moi, par exemple. Il a misé sur moi en 2010. Je n’étais personne. Mais il a aimé ma musique. C’est parce qu’il était fan de “Skilled trade” qu’il m’a appelé un jour pour me proposer de travailler ensemble.

Michael est un grand homme. Il est devenu l’un des meilleurs amis. C’est un grand homme d’affaires, mais sa motivation principale, c’est la qualité de la musique. Que tu sois connu ou pas, s’il croit en ton projet, il va le sortir.

Nous vivons dans un monde où la comparaison est un mode de vie. Tout le monde veut comparer ton deuxième album à ton premier. C’est pour cela que je ne fais pas de deuxième album. Je laisse le premier vivre sa vie.

Tu as dit que Michael Tolle est l’un de tes meilleurs amis, mais quelle est exactement ta relation formelle avec Music Mello Group: es-tu associé? Au-delà de la production, occupes-tu un rôle de dirigeant ou de manager au sein du label ?
Non. Je suis un artiste vedette du label. En fait, Oddisee et moi sommes les deux artistes principaux de Mello Music group. Par la suite, éventuellement, une fois que j’aurai arrêté de faire ce que je fais actuellement, je pourrai commencer à travailler au niveau de la gestion du label. J’aime ce label, nous sommes comme une famille. Mais pour le moment, je suis un artiste leader du label. J’ai investi sur le label. Le label a investi sur moi. Et j’y prends des décisions sur pas mal de choses.

Au niveau business, le label est né en pleine période de récession économique, c’est-à-dire vers 2007/2008. C’était une période durant laquelle les labels rap indépendants éprouvaient d’énormes difficultés financières quand elles ne disparaissaient pas les uns après les autres, une période durant laquelle les majors du disque se perdaient sur internet. Comment expliques-tu le fait que Mello Music Group, non seulement n’a pas été pénalisé par cette situation mais surtout a profité de cette période pour grandir ?
Cela s’explique parce que nous avons opté pour un processus lent. Alors que beaucoup de labels ont signé des artistes ou développé des activités trop rapidement. Ce qui se passe, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui commencent quelque chose et qui, tout de suite après, veulent passer à la vitesse supérieure tout en sautant des étapes. Mello Music Group a connu un processus lent et graduel. Nous avons commencé en 2008, et ce n’est que maintenant que nous pouvons dire que nous progressons et devenons un nom familier.

Nous n’avons pas investi des tonnes d’argent et nous n’avons pas perdu non plus des tonnes d’argent.
Le marché actuellement est très difficile, mais il y a toujours des fans de musique et des gens qui sont disposés à acheter de la musique. Il y a des gens qui sont prêts à dépenser leurs derniers 10 dollars sur un album plutôt que sur un repas. Bien sûr, ce n’est pas ce que nous voulons mais il y a des gens qui sont comme ça. Et c’est notre devoir d’en tenir compte et de proposer de la musique de qualité. La musique change des vies. Elle a changé ma vie. Elle a changé celle de mes auditeurs. Je ne parle pas juste de ma musique mais de la musique en général.

Avant dans les années 1990, tu pouvais sortir un album et le faire vivre pendant 2 ans environ avant de sortir un nouvel album. Tout se passait bien. Aujourd’hui, tu dois sortir deux projets par an pour rester à la page.

Au sujet de ta musique, justement. Quand as-tu réalisé que tu avais trouvé ton propre son, ta propre identité sonore ?
En fait, je ne parle jamais de « mon son ». Comme je l’ai dit, je ne pense pas faire quelque chose de nouveau. Je considère que ce que tu appelles mon son a déjà été fait avant. Donc, ce n’est pas mon son, il n’y a pas mon étiquette dessus. C’est juste quelque chose que je préserve et que je fais perdurer.
Mais, je vois ce que tu veux dire par « mon son ». Je présume que tu veux dire que les gens reconnaissent un beat d’Apollo Brown quand ils l’entendent. Et, c’est cool.

Je suis content que tu puisses me distinguer des autres producteurs. Je trouve ça super, mais d’un autre côté, je ne vais pas me la raconter pour autant ni revendiquer quoique ce soit. Tout ce que je fais, c’est produire de la musique que tu peux ressentir. Je veux faire de la musique qui te transporte, de la musique qui te fait voyager quand tu l’écoutes. Que tu écoutes une version vocale ou une version instrumentale, je veux que ma musique t’interpelle.

Vintage, intime, HipHop. Ce sont les 3 mots qui me viennent à l’esprit pour décrire tes productions, et j’ai spécifiquement en tête, pour cela, «Daily Bread », l’album avec Hassaan Mackey, qui illustre cela parfaitement. Quel est ton processus créatif ? Qu’est-ce que tu utilises ou recherches dans les samples, par exemple ?
Cet album d’Hassaan Mackey est très émotionnel. Parce qu’il a vraiment mis sa vie sur disque et tu peux l’entendre. Il y a eu des moments pendant les sessions d’enregistrement où il était même en larmes. Tout ça pour dire que tout ce que tu entends dans « Daily Bread », ça vient de lui, c’est lui. Je me suis juste contenté de concocter le cadre pour faire ressortir tout ça.

Pour ce qui est de mon processus créatif, quand je recherche des disques à sampler, je recherche des mots clés et certains instruments. J’aime prendre des disques dans lesquels figurent des mots autour de la tristesse, des larmes, de la solitude, ou ce genre de mots. Je recherche en fait des mots clés dans les titres de morceaux. En général, ces morceaux me procurent des émotions que je recherche pour mes propres productions.

Et je recherche aussi un certain type d’instruments, comme les organes ou les cors. Tu ne peux pas te tromper avec des organes et une bonne ligne de basse.
Malheureusement, aujourd’hui, il y a un tas de musique qui ne se résume qu’à du son et des mots. C’est de la musique qui ne me fait rien ressentir.

En 1993, Hank Shocklee du Bomb Squad (L’équipe de production de Public Enemy), conseillait à Pete Rock, de garder des munitions et de ralentir le rythme des productions originales et remixes qu’il faisait pour les gens… Est-ce qu’il t’est déjà arrivé que des producteurs plus expérimentés viennent te voir pour te dire de ralentir aussi ou te donner des conseils ?
Bon, les choses sont vraiment différentes aujourd’hui. Parce qu’entre 1993 et maintenant, 2015, il y a beaucoup plus de rappers et beaucoup plus de producteurs qu’il pouvait y en avoir à l’époque. Ce qui fait que, si aujourd’hui, tu prends une ou deux années de congés, les fans vont t’oublier. Aujourd’hui, tes propres fans t’oublient en une fraction de seconde. Ils te remplaceront par le prochain producteur du moment. Par conséquent, tu dois rester à la page.

Avant dans les années 1990, tu pouvais sortir un album et le faire vivre pendant 2 ans environ avant de sortir un nouvel album. Tout se passait bien. Aujourd’hui, tu dois sortir deux projets par an pour rester à la page. Tu dois sortir au moins un album, et puis quelque chose de plus, un EP, un album d’instrumentaux, ou un tas de beats sur les albums d’autres artistes.

Aujourd’hui, si tu es absent du marché pendant deux ans, tu es fini. Tu dois constamment sortir quelque chose. Et, c’est ce que je m’efforce de faire, autant que je peux. Je n’aurai plus la côte à un moment donné, c’est clair. Cela arrive à tout le monde. C’est inévitable. Personne n’est invincible.

Il y aura forcément un moment où les gens n’apprécieront plus ma musique, il y aura forcément un moment où mes productions ne seront plus du niveau qu’elles peuvent l’être aujourd’hui. Qui sait ? Ce ne sont pas des choses que j’ignore. Je ne suis pas naïf. Mais pour le moment, je vais continuer à sortir des disques régulièrement. Je n’essaie pas saturer le marché, je ne vais pas sortir 6 albums dans l’année ou des trucs de ce genre. Mais je vais garder un rythme régulier et essayer de sortir deux albums tous les 18 mois. Voilà comment je vois les choses.

Jusqu’à présent, tu as travaillé avec une variété d’artistes, mais juste une fois. Pourquoi ?
Oui, c’est vrai. En fait, je ne suis pas très à l’aise avec l’idée des deuxièmes albums. Ce genre de musique, le HipHop, aime trop les comparaisons et, personnellement, je n’aime pas les comparaisons. Si je n’aime pas trop les comparaisons, c’est parce qu’elles ne permettent à notre musique d’exister par elles-mêmes.

C’est la raison pour laquelle je ne veux pas sortir un autre « Trophies » (l’album avec OC), par exemple. Parce qu’au lieu de parler de nouveau « Trophies », les gens vont juste vouloir le comparer avec le précédent, ou vont débattre pour savoir pourquoi le deuxième est moins bien ou pas aussi bien que le premier.
Un second album est juste différent et devrait être considéré comme tel. Le second n’a pas pour but d’être meilleur ou pire que le premier. C’est un autre projet à part entière, et il faut le laisser exister par lui-même. Il n’y a pas besoin de comparaison. Mais nous vivons dans un monde où la comparaison est un mode de vie. Tout le monde veut comparer ton deuxième album à ton premier.

C’est pour cela que je ne fais pas de deuxième album. Je laisse le premier vivre sa vie. Et puis, il est vraiment très difficile de donner une suite à ces premiers albums. Mais je pense que je ferai un deuxième album pour Ugly Heroes, parce que j’estime qu’il y avait encore des choses à faire…

Donc, s’il y a une possibilité pour Ugly Heroes, peut-on aussi espérer un nouvel album pour The Left?
Non. Un non définitif. Il n’y aura plus d’album pour The Left. Gas Mask ? Ce n’est même pas la peine de penser que je puisse essayer de surpasser ce que nous avons fait avec cet album. Cet album est juste extraordinaire. C’est mon petit bébé. Et je veux garder cet album, tel qu’il est. Pas de comparaisons.

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