Rapper Big Pooh: “Je me vois comme un grand frère dans le business de la musique, maintenant”

1/3 du groupe Little Brother, Rapper Big Pooh est également un artiste solo, accompli et respecté, depuis 2005.Suite aux assassinats touchant les jeunes noirs aux USA, l’an passé. Rapper Big Pooh a stoppé le projet d’album sur lequel il était en train de travailler pour réaliser l’excellent projet, « Words paint pictures », qui adresse directement le terrorisme policier, le racisme institutionnalisé, la prédation organisée que subissent les afro-américains. C’est sa manière, en tant qu’artiste, de défier la norme, et d’être HipHop. Nous l’avons rencontré dans le cadre de sa tournée Européenne et avons discuté avec lui de son dernier projet justement, « Words paint pictures », mais aussi de son évolution en tant qu’artiste, de la situation des noirs aux USA aujourd’hui, et pourquoi la Justus League n’est pas devenue ce que Jamla est devenu.

Nous attendions de toi un album complet avec Nottz comme il avait été annoncé lors de ta signature avec le label Mello Music Group. Au lieu de cela, tu as sorti « Words paint pictures », un EP avec Apollo Brown. Comment ce projet, « Words paint pictures », a-t-il pris forme ?
Tout d’abord, l’album avec Nottz va arriver néanmoins. D’ailleurs, j’avais commencé à travailler sur cet album bien avant « Words paint pictures ». Avec Mello Music group, j’ai signé un deal de deux albums : Un album complet avec Nottz, donc, et un second projet qui était censé être un EP avec tous les producteurs travaillant avec le label, c’est-à-dire, oddisee, Apollo Brown, etc. Quand j’ai commencé à travailler sur ce EP, j’avais des beats d’Apollo Brown. Nous nous sommes rencontrés à New-York lors de la soirée organisée à l’occasion de la sortie de son album « 38 ». Je lui ai fait écouté ce que j’avais pour le moment et il s’est engagé à terminer ça. Donc, on est passé d’un EP avec plusieurs producteurs à un EP exclusivement produit par Apollo.

Mais au-delà de tout cela, j’ai fait une pause, par rapport au projet avec Nottz, qui était sur le point d’être achevé, pour faire ce EP parce qu’il était plus important. Il était plus important de sortir ce EP à ce moment là, parce qu’il se passait beaucoup de choses aux USA, notamment en relation avec la police et les noirs. J’ai donc estimé qu’en terme de contenus, il était plus important de sortir « Words paint pictures » avant l’album avec Nottz, dont le contenu n’est pas aussi chargé  et surtout est très différent.

Effectivement, le contenu de “Words paint pictures” est chargé politiquement et socialement essentiellement, en tout cas, bien plus que tes autres projets. Mais nous avons aussi remarqué de ta part un nouveau flow, dès le premier titre, « Augmentation ». Quel était le challenge avec ce projet artistiquement parlant ?
Le challenge est toujours d’être meilleur que la dernière fois que les gens t’ont entendu. C’est vraiment quelque chose dont je m’efforce de faire depuis le début, depuis environ 2003 jusqu’à maintenant encore. J’essaie constamment de faire mieux que la fois précédente. J’identifie les choses sur lesquels je dois travailler. J’ai des oreilles de confiance sur lesquels je peux compter pour leur demander ce que je dois travailler pour faire de moi un artiste complet. Parce que je suis loin d’être un produit achevé.

Ce n’est pas donc lié à ce projet en particulier. C’est juste un truc que je m’efforce de faire. J’aime explorer de nouveaux horizons. J’essaie d’écrire des chansons dans des formats différents. En fait, j’essaie de faire les choses tout simplement pour attester que j’évolue. C’est marrant parce que Apollo et moi nous sommes en désaccord sur ce point. Apollo aime les structures strictes, et c’est bien. Mais je ne suis pas comme ça. J’aime bien faire un couplet de 12 mesures, mais aussi de 16  mesures, ou encore 24 mesures. Pour moi, ce qui compte vraiment, c’est devenir un meilleur artiste.

Beaucoup de gens me disent que je n’ai pas réussi. Mais ils disent cela par rapport à leur vision de ce qu’est la réussite, ce n’est pas la mienne. Je sais ce qu’est ma version de la réussite. Je n’ai pas besoin d’être riche. Je n’ai pas besoin d’être super célèbre ou populaire.

Khrysis, Astronote, Mighty DJ DR, Young RJ voire même Focus : Tu as travaillé avec un certain nombre de producteurs dans un passé recent: Quels sont les changements majeurs que tu as constatés en travaillant avec un producteur unique sur ce projet?
La chose la plus importante, c’est la cohésion. On gagne en cohésion en travaillant avec un producteur unique parce qu’il sait exactement ce que tu as, et ce que tu n’as pas. Il sait exactement ce dont tu as besoin et ce dont tu n’as pas besoin. C’est certainement la différence majeure. Tu n’as pas à travailler aussi dur pour t’assurer que le projet est cohérent, parce que justement, tu travailles avec un même producteur.

Terrorisme policier sur “Stop”, crime contre l’humanité sur “Eyes wide open”, traitement inégal pour les minorités dans «Promise land ». Quel était ton état d’esprit quand tu as réalisé album ?
Frustration !! Je ressentais beaucoup de frustration.  Au point où nous sommes aujourd’hui, je ne mets pas vraiment en colère parce que, ce que nous vivons aux USA actuellement, c’est quelque chose que je connais bien. C’était très frustrant, parce que, pour la plupart des cas, quand ce type d’événement arrive, tu ne peux rien faire contre ça. Je me suis posé la question : Que puis-je faire vraiment ? Que puis-je faire qui puisse faire une différence ? Je peux participer à une marche, mais quelle différence cela va apporter ? Je peux aller sur les réseaux sociaux et partager ma rage, mais quelle différence ça va faire ?

C’est en essayant de trouver justement quelle différence je pourrai faire, que j’ai décidé que ce sera cet album, « Words paint pictures ». Bien sûr, ce projet m’est bénéfique, personnellement. Mais en même temps, avec cet album, j’essaie de donner aux gens, les hommes noirs aux USA principalement, un certain regard à travers mes yeux et de partager, avec eux, ma perspective sur ce qui se passe.

Par exemple, le morceau, « Stop ». Tout le monde me disait que la fin du morceau était anti-climax. J’expliquais que non, en fait les gens ont raté le climax. Le climax était en fait, en plein milieu du morceau. « Stop » relate la perspective d’un jeune homme noir conduisant une belle voiture et raconte ce qui se passe dans sa tête quand il aperçoit les clignotants de la police derrière lui. C’était ça le climax.

Tu as un deal de deux albums avec Mello Music Group donc, mais tu es ce qu’on appelle un électron libre. Comment on gère l’aspect musical quand on est dans cette situation : Est-ce que nécessairement, on doit s’intéresser à l’aspect business de la musique, ou est-ce qu’on met ça de ton côté quand on est dans la phase création artistique ?
Je pense toujours à l’aspect business. Que je fasse deux albums avec Mello Music Group ou que je sorte un album par moi-même, l’aspect business compte. Je suis quelqu’un qui aime mettre la main à la pâte. Pour être sûr que les choses soient faites correctement, il faut mettre la main à la pâte. C’est l’approche que j’ai pris. Mello Music Group fait un boulot extraordinaire, mais je m’investis quand même. J’ai écrit le scénario de la vidéo pour « Stop », par exemple. Au passage, un grand merci à Jay Brown, pour avoir concrétisé ma vision dans cette vidéo.

Je sais ce que je veux de moi-même. De manière générale, je suis quelqu’un de très créative, pas uniquement au niveau de l’écrire de chansons. Le visuel pour « Words paint pictures », c’est également mon idée. J’apporte les idées pour pas mal de choses, c’est juste que je ne peux pas les produire.

Parlons des critiques que tu as reçu au début de ta carrière. Au début, tu faisais dans l’auto-dérision. Je pense à cet interlude de « Soundclick » dans « The minstrel show », le second album de Little Brother. Mais comment ces critiques ont façonné l’artiste que tu es aujourd’hui ?
Ces critiques m’ont beaucoup aidé. C’est justement ce que j’expliquais récemment à Jalen Santoy, un artiste avec qui je travaille ( et qui est en featuring sur le titre « Kings » dans « Words paint pictures »). Je lui expliquais que j’ai commencé au même moment que le net commençait à vraiment se démocratiser. Et donc, au début des années 2000, aller sur le net et avoir un feedback immédiat, c’était quelque chose de nouveau. Tu viens de sortir un morceau, tu penses que tu as vraiment assuré. Tu vas sur le net et tu lis les commentaires : Les gars te descendent ! Ils ne descendent pas le morceau,  ils aiment le morceau, mais c’est juste que toi, ils ne t’aiment pas !

Quand quelque chose vous arrive au début de votre carrière, cela va engendrer l’une des deux choses. Soit cela va vous pousser à serrer à la ceinture et à redoubler d’effort et de travail, soit cela va vous pousser à laisser tomber.

Forcement, ça me faisait quelque chose. Mais c’est quelque chose qui te pousse à travailler encore plus dur. J’étais déjà un grand bosseur, mais ça me poussait à en faire encore davantage. Et aujourd’hui, je suis encore quelqu’un qui bosse dur.

Maintenant quand je lis certaines critiques, je rigole seulement. Au fil des ans, j’ai appris qu’il y a des gens qui te critiquent parfois juste parce qu’ils sont jaloux de ne pas être à ta place ou parce que tu n’es pas leur préféré ou encore parce que tu n’es pas du tout leur tasse de thé. Ce que je peux comprendre… Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont donné aux gens une plateforme qui leur permet d’être ce qu’ils veulent… sur internet ! Donc, maintenant, tout le monde est devenu expert en musique… sur internet…

Avec la maturité et l’âge, j’ai appris à faire la différence mais je continue de travailler comme si c’était la première fois que j’allais sur internet et que je voyais que les gens disaient que je ne valais rien. Je continue de travailler comme si ça m’arrivait tout le temps, même si ce n’est bien sûr plus le cas.

Quand quelque chose vous arrive au début de votre carrière, cela va engendrer l’une des deux choses. Soit cela va vous pousser à serrer la ceinture et à redoubler d’effort et de travail, soit cela va vous pousser à laisser tomber. Pour ceux qui sont capables de serrer la ceinture et de redoubler d’effort, c’est quelque chose qui restera gravé en eux. Personnellement, je vais toujours travailler dur.  Et même si je suis plus mature aujourd’hui et que j’ai compris la psychologie de tout cela, cela ne va pas changer le fait que j’attaque chaque projet, chaque album avec l’idée que j’ai quelque chose à prouver.

La Caroline du Nord regorge de talents et, ces dernières années, nous les voyons briller. Pourtant, tu es plutôt quelqu’un, plus que quiconque dans la région, à travailler avec des producteurs et MCs en dehors de ta région. Comment tu expliques cela ?
Je travaille avec des gars de Caroline du Nord aussi. C’est juste que je suis ce que j’appelle un homme d’énergie et je vais là où je sens qu’il y a de l’énergie. J’ai l’opportunité de travailler avec des gens beaucoup de gens, un peu partout, et je me sens béni d’avoir ces opportunités. Je ne veux pas laisser ces opportunités parce que je ne sais pas quand mon heure prendra fin. Tout peut se terminer à tout moment. Et donc, je ne veux pas avoir de regrets.

Cela dit, je travaille avec des talents de Caroline du Nord que je peux atteindre. Parce que, justement, il y a tellement de talents, tu ne peux pas être avec tout le monde. Ce n’est pas une question d’avoir des problèmes avec telle ou telle personne, c’est juste qu’en termes d’énergie, ça ne colle pas avec tout le monde. Et je ne force rien.

Je travaille avec des jeunes artistes, qui sont d’ailleurs sur Words paint pictures. Lute, Jalen Santoy et Novej sont de Caroline du Nord. Ce que je m’efforce de faire, c’est de leur donner la plus grande plateforme qu’ils puissent avoir. Avec l’idée et l’espoir que dans le futur, eux aussi, feront de même avec les artistes qui viendront après eux. C’est l’option que j’ai choisi. Je sais que d’autres personnes font les choses différemment. Par exemple, 9th Wonder a son label, Jamla records, dans lequel la majorité des artistes du label viennent de Caroline du Nord.

Parlons justement de Jamla records. Little Brother et la Justus League, d’une certaine manière sont à l’origine du Jamla Squad et du label que nous voyons aujourd’hui. Pourquoi Justus League n’est pas devenu ce que Jamla est devenu ?
JustusLeagueEn fait, les gens avaient leurs perceptions de la justus league et s’imaginaient que nous étions bien plus « prêts et organisés » que nous l’étions en réalité au final.

Nous représentions différentes factions réunies par et autour de 9th Wonder. 9th Wonder était l’élément commun entre les différents groupes. Et je pense que le problème avec la Justus league était que nous n’avions pas nécessairement de relations sociales entre nous, en dehors de la musique. Nous nous entendions bien, nous faisions de la musique ensemble, nous nous entraidions, mais en dehors de la musique, nous n’avions pas cette interaction sociale… Et au final, chacun pensait qu’il était le numéro 1. Or, il ne peut y avoir qu’un seul numéro 1.

Il ne s’agit pas de dire du mal d’untel ou untel, mais chacun pensait qu’il était prêt. Et puis, il n’y avait pas de contrats, entre nous, et il n’y avait pas de structure formelle. Et je pense que le fait que nous n’ayons pas de vraie structure a été l’élément décisif.

Je tire mon chapeau à 9th Wonder parce qu’il a su tirer les leçons de l’expérience Justus League et quand il a décidé de créer Jamla, il était en mesure d’incorporer un certain nombre de choses, que nous en tant que Justus League, nous aurions dû incorporer. Bien sûr, il a sa vision et sa manière particulière de faire les choses, mais il n’aurait pas pu le faire dans le cadre de la Justus League. C’est comme si toi et deux de tes amis aviez décidé de monter votre propre business. On va dire que vous lancez une entreprise qui vend des crèmes glacées. Vous commencez à gagner de l’argent avec vos crèmes glacées que les gens adorent. Maintenant, supposons que tu sois le cerveau derrière ce business. Est-ce que tes associés te regarderont comme étant leur supérieur ? non. Ils te considèrent simplement comme l’un des leurs et certainement pas comme quelqu’un qui peut leur dire ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire, parce que vous avez commencé ensemble. C’est un peu ce qui arrive quand vous commencez avec un groupe. Vous commencez tous au même niveau. Certains peuvent avancer plus vite que d’autres. Mais chacun peut penser que vous êtes tous sur le même pied d’égalité. Or, dans la réalité, ça ne peut pas être le cas !

Maintenant, avec Jamla, c’est clair que 9th Wonder est au contrôle et que c’est lui le boss. Même Phonte, avec Foreign Exchange. C’est son label (avec Nicolay). Il a lui aussi tiré les leçons de l’expérience Justus League et les a appliqué sur son label. Quant à moi, j’ai For Members Only.

For Members Only: Qu’est-ce que c’est exactement?
For Members Only est une société de divertissement, ce n’est pas juste un label de musique. For Members Only travaille dans différents domaines. Nous faisons du merchandising, nous faisons du management d’artistes, nous faisons du développement d’artistes. Techniquement, pour le moment, je suis le seul artiste signé chez For Members Only, mais il aide des artistes comme Blakksoul, qui est en featuring sur « Words paint pictures ». Voilà donc sur quoi je travaille ces 4 dernières années. Nous avons tous tiré des leçons de nos premières années. Il y a eu des bonnes choses, nous les avons gardé. Il y a des choses moins bonnes, nous les avons écarté. Et nous avons chacun ajouté, notre touche personnelle.

Dans “Rearview mirror”, tu as ces mots: “I ain’t had a job since ’03/ But the music business is more than you see” (“Je n’ai pas d’autre boulot depuis 2003, mais le business  de la musique, c’est bien plus que tu ne vois”). Quelle est la vie d’un artiste HipHop indépendant, qui n’a jamais vendu son âme au diable, comme toi, aujourd’hui ?
Cela peut être une belle vie. Tout dépend de ce que tu veux. Et ce que tu considères être la réussite. Si tu laisses les autres déterminer ce que la réussite est pour toi, alors le fait de pouvoir payer tes factures, d’aller en vacances quand tu veux, et ce genre de choses  ne sera jamais suffisant pour toi.

Beaucoup de gens me disent que je n’ai pas réussi. Mais ils disent cela par rapport à leur vision de ce qu’est la réussite, ce n’est pas la mienne. Je sais ce qu’est ma version de la réussite. Je n’ai pas besoin d’être riche. Je n’ai pas besoin d’être super célèbre ou populaire.

Tout ce don’t j’ai besoin, c’est de pouvoir faire la musique que je veux, pouvoir la sortir, pouvoir la diffuser auprès des gens qui la veulent, faire des concerts, et des petites choses ici et là, tout simplement. Voilà la réussite pour moi.

Donc, pour moi, la vie que je mène est une belle vie. Il faut juste être capable de déterminer et de comprendre ce qu’est le succès pour soi.

A travers ta musique, depuis le début, tu as des morceaux abordant ta relation avec ton frère. Il y a entre autres, « Life life », « One eleven », « Real love », par exemple. Quelle est la situation de ton frère aujourd’hui, et pourquoi est-il important pour toi d’adresser cette relation sur disque ?
Tout d’abord, mon frère et moi entretenons une bonne relation. Malheureusement, il est à nouveau incarcéré.

Pour répondre à la deuxième partie de la question, je pense que tout a commencé simplement parce que je voulais écrire quelque chose, par rapport à ce qui lui arrivait. Avec le temps, je pense que, pour moi, c’est devenu un moyen d’extérioriser, et même de lui exprimer çà lui-même, dès qu’il en a l’opportunité, ce que je ressens par rapport à sa situation (ces multiples incarcérations). J’ai croisé des gens qui m’ont remercié d’avoir écrits ces textes au sujet de mon frère, parce qu’ils vivaient des situation similaires avec des membres de leurs famille et que, mes textes leur ont permis d’exprimer et expliquer ce qu’ils ressentaient et vivaient.

Mon idée est que quand j’écris, je veux que les gens comprennent que je traverse des moments difficiles comme ils peuvent en traverser. Je ne suis pas immunisé contre les aléas de la vie, parce que je suis un artiste.

Pour revenir à mon frère, je voulais extérioriser ce que je ne peux pas nécessairement lui dire directement. Nous avons été élevés dans la même maison, par la même mère. Mon grand frère ? c’est lui qui m’a éduqué en quelque sorte, quand j’étais petit. Il a simplement choisi une vie différente de la mienne. Cela ne veut pas dire que je l’aime moins. Cela ne veut pas dire que je vais me détourner de lui. Il a tout simplement choisi son chemin, et j’ai choisi un autre chemin. Voilà où nous en sommes.

“Made it easy, you can hustle and scheme but one problem/They’re building private prisons just to house niggas/For cheap labor, that’s why, nigga/They call it PIC, it’s not a club, but you’re VIP” (extrait de “Promise land”)… Peux-tu nous parler du complexe industriel carcéral aux USA.
La prison est un business. Il y a beaucoup de prisons privées aux USA maintenant. Et la plupart de ces prisons privées sont en charge de plus en plus de travail pour un tas de sociétés. Ces prisons ne se contentent plus de produire des plaques d’immatriculation. Elles diversifient et accroissent leurs activités, qui sont réalisées par les prisonniers bien sûr. J’ai appris par exemple qu’il y a une prison dans l’Etat du Colorado, dans laquelle les prisonniers doivent traire les vaches, pour transformer le lait en fromage qui sera ensuite vendu chez Whole Foods, une chaîne d’hypermarchés du bio.

Ce qu’il faut savoir c’est que la prison a toujours été un cycle. Si tu en sors, ils te mènent la vie dure pour que tu ne t’en sortes pas. Ils ne cherchent pas à te réinsérer ou à te réhabiliter. Ils s’organisent pour te compliquer la vie. Ils vous retirent votre droit de vote. Ils vous collent l’étiquette de criminels, de condamnés, des paumés ou autre encore. Et la conséquence est que les gens ne veulent plus vous embaucher. Parce que justement vous avez toutes ces étiquettes qui vous collent à la peau. La suite ? Vous êtes condamné à des petits boulots qui ne vous permettent pas de vous en sortir ni de payer vos factures. Et vous faites quoi ? Vous retournez dans le même piège de la survie, qui vous renverra tout droit en prison. Et là, vous redevenez une main d’œuvre très bon marché pour le complexe industriel carcéral.

Le pire dans tout cela, c’est qu’il y a beaucoup de gens qui ne savent pas ce qui arrive aux noirs dans ce pays.

Dans le morceau, “Sirens” (dans l’album “Getback” de Little Brother), tu disais : “ They talk about us, not using the word nigga/I wanna speak about a couple issues much bigger/Like most black folks live below the poverty line/And they wonder why the FUCK we attracted to crime.” A qui tu t’adressais, et dans quel but, quand tu as écrit ça?
Je m’adressais à tout le monde. Je voulais toucher tout le monde. On est tellement submergés de conneries du matin au soir. L’autre jour je regarder le film « Secret d’Etat ». Le film relate l’histoire de Gary Webb,  journaliste au San José Mercury News et qui a révélé l’implication des USA dans le trafic de drogues, aux USA pour financer les contras qui luttaient contre leur propre gouvernement au Nicaragua dans les années 1980.

Je connaissais déjà l’histoire mais ce qui ressort à la fin du film est qu’en 1998, les USA ont finalement reconnu que c’était vraiment ce qu’ils faisaient. C’est-à-dire qu’ils ont volontairement permis aux cartels de la drogue de distribuer des tonnes de drogues aux USA. Et ils l’ont révélé, mais c’est passé totalement inaperçu. Pourquoi? Parce que ce qu’ils ont fait,c’est qu’ils nous ont distrait avec le scandale Bill Clinton/Monica Lewinski. Cette affaire faisait la une de tous les médias.

Voilà donc, le genre de choses que j’essaie d’intégrer dans ma musique pour les auditeurs. Je veux que les gens réfléchissent. Même si moi-même, je ne sais pas et que je découvre aussi des choses tous les jours. Je veux juste qu’ils soient au fait de ces faits. Et, c’est facile de vérifier toutes ces infos par soi-même sur internet. Parce que ces choses sont vraies et elles se passent vraiment. Mais les gens sont trop distraits par des bêtises.

Dans le morceau « Legendary Lullaby», tu dis ceci : “Niggas don’t understand how we hurting kids/ (with) all the bullshit we feed them through the years”. En tant qu’homme noir, quels tableaux de l’Amérique noire et des noirs en général, tu essaies de peindre avec tes mots ?
Je n’ai pas encore d’enfant, mais j’ai des neveux et des nièces… Focus et moi avons eu une conversation une fois. Focus a arrêté de jurer, que ce soit sur disque ou dans la vie en général. Nous nous apprêtions à enregistrer un morceau quand il m’a dit, « pas de gros mots ». Je lui ai dit mais ‘mec, tu veux me tuer, ou quoi, tu ne peux pas me faire ça ». Et nous avons entamé cette conversation.

Son point de vue était le suivant : Nous devons montrer à ces jeunes et à ces gens que nous sommes des manieurs de mots, nous pouvons utiliser tout un tas de mots, nous n’avons pas besoin de jurer.  Cette conversation a déclenché quelque chose de différent en moi. Pas simplement par rapport au vocabulaire. Je me dois de laisser une sorte d’héritage, à travers ma musique. Une sorte de chemin que j’aurai tracé. Je le fais pour mes nièces et mes neveux ainsi quand ils seront grands, et qu’ils écouteront ma musique, ils verront que je n’étais pas en train de les empoisonner avec mes textes mais plutôt que je cherchais à les instruire. Parce que j’ai grandi avec ce genre de musique.

Je pense que cette conversation a été un tournant pour moi. Je fais de la musique qui dit quelque chose. Cela ne veut pas dire qu’elle doit être constamment sérieuse, mais en tout cas, elle doit toujours apporter une forme d’éducation. Je me vois comme un grand frère, un grand pote dans le business de la musique. Tu sais, il y a beaucoup de jeunes artistes qui, soit, ont grandi en écoutant Little Brother, soit, m’écoutent aujourd’hui. Je les laisse déconner autant qu’ils veulent mais quand je prends le micro, je vais m’exprimer comme un grand frère, ou un vieil ami le ferait. C’est un rôle que j’assume sérieusement.

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