CasIsdead, un cas intéressant

Par Julie Duchatel

Au Royaume-Uni, plus exactement en Angleterre, depuis plus d’une décennie a émergé la grime, ce genre musical issu du garage et de la drum and bass. Essentiellement promu par les enfants des forces de travail immigrées, la grime a fait son propre chemin et suscite un intérêt grandissant. Il faut avoir assisté à des concerts dans de petites salles obscures et souterraines du nord de Londres pour saisir l’enthousiasme, l’énergie que la grime véhicule. Mais aussi son message émancipateur car revendicateur et qui relève de l’affirmation de soi. Scène musicale créatrice, elle a fait exploser des talents comme Dizzee Rascal, Wiley, Skepta qui sont invités dans plusieurs festivals dans le monde, ou encore plus récemment le jeune Novelist pour ne citer que les plus connus.

De cette scène dynamique mais éclectique, des ponts avec d’autres pans du hip hop sont créés.

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L’expression artistique de la jeunesse a certainement un avenir brillant et encourageant en Angleterre. Mais il est un artiste inclassable qui a attiré notre attention. Il s’agit de Casisdead, un rappeur masqué et mystérieux malgré une décennie de présence sur scène. Ses textes sont des descriptions saisissantes et frappantes d’un milieu urbain hostile, où la vie ne tient qu’à un fil. Mais pourquoi ses morceaux suscitent-ils une certaine attente dans le milieu hip-hop anglais ? Parce que l’artiste privilégie la qualité plutôt que la quantité. Et que son style est recherché et maîtrisé. Ses vidéos stylisées se distinguent des autres artistes et elles alimentent sa popularité en Angleterre.

Ainsi, des rappeurs qui sortent des mixtapes, il y en a des centaines par mois et beaucoup galèrent pour les promouvoir. En septembre 2015, Casisdead a également lancé,via un seul tweet, son dernier projet en date… sur une cassette audio, intitulée « Commercial 2 », avec quatre morceaux aux sonorités des années 1980. La centaine d’exemplaires (pour la somme modique de 1 pence) partie en deux heures a suscité beaucoup d’envie. Casisdead prouve, par ses morceaux, ces modes de communication, qu’il est un élément novateur et dynamique de la scène hip hop anglaise. À un point tel que certains trouvent en lui le Nas britannique[1]. Il est temps de s’y intéresser de plus près.

L’énigme Casisdead

Qui est Casisdead ? Cela reste un mystère. On sait qu’il serait né en 1986. Qu’il serait de Tottenham. Un quartier populaire au nord de Londres, largement investi par des gangs rivaux. Un quartier qui a le plus haut taux de chômage de Londres (le 8e taux à l’échelle nationale) et un des taux de pauvreté les plus importants du pays[2]. On sait aussi que Cas a (eu) une vie difficile. Certains de ses amis proches sont emprisonnés ou ont été assassinés[3].

Cas est apparu sur la scène londonienne au milieu des années 2000. Sous le nom de Castro, Castro Saint, ou C from T (Castro de Tottenham), du groupe Proppa P. Il s’est fait immédiatement remarquer par son flow particulier et ses rimes et jeux de mots difficiles à égaler. Puis l’artiste a disparu cinq ou six ans. Aucun indice sur ce qu’il a fait ou ce qu’il est devenu durant  ces années (cure de désintoxication, prison,…?). Et quand un certain Casisdead apparaît en 2012 sur internet, les forums de grime ou les commentateurs de vidéos youtube s’agitent. On reconnaît sa voix particulière et ses paroles, dont le thème principal reste le deal de stupéfiants. Il revient en force avec un premier morceau « T.R.O.N ». À cette époque, Ash Houghton, journaliste pour SBTV.co.uk, se rappelle même que le visionnage de « T.R.O.N » l’a hypnotisé. Il affirme même que ce morceau lui a redonné espoir dans la musique. Ce single en annonçait bien d’autres. Tous sont rassemblés sous l’album The Number 23 (disponible sur iTunes). Ils sont maîtrisés et les clips relativement novateurs dans le monde de la grime ou même plus largement du hip-hop.

Mais depuis sa « résurrection », Cas apparaît toujours masqué. Pour des raisons qui lui sont propres. Il élude souvent les réponses aux quelques questions des rares interviews posées à ce sujet. Il joue de son anonymat, comme il l’écrit dans « What’s my name », sorti dernièrement. Tout en nous laissant penser que c’est quelque peu perturbant au jour le jour. Il laisse planer un doute… Peut-être porte-t-il un masque pour parler au nom de plusieurs, au nom de ses amis, de ceux de son quartier…

 

Une « dure et froide réalité »

Cas s’affiche ouvertement en dealer de drogue. Mais si le thème peut paraître classique chez bon nombre de rappeurs, l’approche de Cas est différente. Il ne parle au nom de personne mais fabrique son propre récit. Comme Nas dans l’album Illmatic. Une bonne partie de ses morceaux portent sur sa vie de dealer, les endroits où planquer sa drogue. Le fait que ses rivaux souhaitent sa mort, la surveillance constante de la police, l’épée de Damoclès que représente la prison. Il parle aussi de, la violence sur les junkies qui ne le payent pas, de l’utilisation des corps de femmes comme mules… Ses habits puent car il ne se change pas. Il est toujours aux aguets. Ses mains sont abîmées par le froid à force de « tenir le mur » par tout temps pour écouler sa came. Le tout est dit sur un rythme effréné, les images morbides. Cas nous crache ses morceaux en pleine figure.

Yeah I’m total scum. I sell drugs to pregnant mums

(« Coke, dope, crack, smack ») (Oui je suis un vrai connard, je vends de la drogue à des mères enceintes)[4]

C’est sa vie et il dit qu’il l’a choisie, du moins il l’assume et on ne peut nier l’honnêteté de ses récits

I live a life I could never have visualised
I’m getting money even though I know it isn’t right
(« Phonecall ») (Je vie une vie que je n’aurais jamais imaginée. Je me fais de l’argent même si je sais que c’est pas bien)

Mais que faire dans une société où

                        Where I’m from the drug dealers are glamorised
And if you die by the cannon, you’re Canonised
(« Phonecall ») ? (D’où je viens les dealers sont glamour, et si tu meurs flingué, tu es canonisé)

 

Il sait que le danger est partout présent et qu’il ne peut rien planifier sur le long terme. Le morceau « Silian Braille »[5] prend aux tripes. Ce single produit par The Purist transmet une grande tristesse. Sur un autre, on sent l’artiste vulnérable et déchiré entre sa vie actuelle et quelque chose de bien plus grand qui le sortirait de son monde :

But there’s still so much I need to see.
So much that needs to be achieved to be where I need to be
(« P.A.S.O.U ») (Il y tellement de choses encore à voir, tellement de choses qu’il faut que je réalise et d’endroits où je dois être)

À travers son quotidien et ses descriptions, il montre qu’il n’est pas une marionnette du système. Cas  sait très bien que ce dernier, surtout sous le règne des Tories, génère des inégalités sociales chaque fois plus grandes. A un point tel qu’elles sont du niveau de pays en développement[6], et ont pour but de maintenir les privilèges des 1 % de nantis. David Cameron n’a-t-il pas déclaré que « vivre des aides sociales était un choix de vie… » ?[7] C’est ainsi que sur plusieurs morceaux, Cas glisse ici et là sa grille de lecture du système.

 

Sa chanson la plus « politique » reste « You might be scared » (produite par Breakage). DJ Semtex anime une émission mythique le vendredi soir sur sur BBC 1Xtra. Il précise que Cas est un des rares rappeurs à écrire un morceau suite aux émeutes de Londres qui ont précédé d’une année  les Jeux Olympiques de 2012[8]. L’artiste témoigne du nettoyage social, voire ethnique[9], qui se produit à ce moment-là. Du raz le bol des quartiers populaires de Londres devant l’injection d’autant de millions pour organiser du divertissement, alors que le gouvernement de Cameron coupe dans les budgets sociaux. Il écrit ce texte assez juste sur notre système :

I watch Sky News to see whats happening today

                        But it’s always the same, nothing seems to ever change

                        Politicians tryna do us up the arse again

                        That dirty cunt David Cameron still working brai

                        They’re putting taxes up and making cuts and shifting blame

                        They rinse our cash on their expense accounts they’ve got no shame

                        As the youth uprising, youts are rioting, looting, burning, fighting

                        Don’t know why you find it so surprising.(Je regarde Sky News pour voir ce qui est arrivé aujourd’hui. Mais c’est toujours pareil, rien ne semble jamais changer. Les politiciens veulent toujours nous la mettre profond. Ce sale con de David Cameron y travaille. Ils nous augmentent les taxes, coupent les aides et nous renvoient la faute. Ils utilisent notre argent pour s’enrichir, aucune honte. Et les jeunes se rebellent, mènent des émeutes, pillent, brûlent, se battent. J’sais pas pourquoi vous trouvez ça surprenant).

 

Cas consomme de la drogue. Il en fait largement écho que ce soit dans ses morceaux ou sur les réseaux sociaux. Mais ce n’est jamais une apologie. Son morceau « Drugs don’t work » (sur une reprise de The Verve) le plus connu (le clip approche les 1 million de vues) en dit long sur la dépendance et le désespoir de la drogue.

De cette vie, sur son dernier projet, « Commercial 2 », Cas semble nostalgique. Pourquoi un jeune homme né en 1986 veut-il revenir sur les années 1980 ? Parce que notre époque est frustrante et qu’en rembobinant le fil, on pourrait redresser la tendance. Le message qui est inscrit dans la pochette de la cassette se termine justement sur ces mots : « Arrêtez d’être un mouton. Malgré ce qu’on veut vous faire croire, vous avez le choix ». Ce message est l’essence de la résistance. Et peut-être aimerions-nous l’entendre ou le lire plus souvent… .

Un style propre à lui

Ses rimes et le choix de son vocabulaire et ses métaphores semblent témoigner de son intelligence organique. Il suffit de l’écouter et de lire ses paroles. Honnêtement, combien de rappeurs emploient le mot infinitésimal, défécation, procrastination… ?

Plus largement, sa culture artistique contribue à son originalité. Dans une interview pour I-d, il dit qu’il ne veut pas être rattaché au genre grime, hip-hop ou à aucun autre. Il n’a pas de genre, s’il aime un beat, il le prend, et cela peut être du classique, du jungle, du rap ou de la pop. Ou encore une sorte de jazz comme dans « City Slicker ». Il sait s’entourer de nombreux producteurs différents, dont certains sont prometteurs comme le très jeune WVLEWNTRS qui a travaillé sur « 6 PM » et le très beau et intime « 3.6 ». Ou encore Skywlkr l’arme secrète de Danny Brown, Faze Miyake, MssingNo. Il travaille aussi avec Ragz Originale pour le tout dernier « What’s my name » qui rencontre un franc succès en Angleterre. Avec une nouvelle version récemment dévoilée featuring Giggs, une des stars de la grime.

 

Une cohérence artistique

Enfin une des dernières singularités de Cas est qu’il ne se considère pas comme un rappeur en premier lieu. Mais comme un réalisateur de clip et un artiste. Il précise dans une interview que souvent il a d’abord une idée de clip. Qu’il le tourne pour ensuite mettre la musique et des paroles dessus. Les clips classiques de grime montrent souvent les rappeurs en bande dans leurs quartiers ou dans des voitures. On ne peut nier la recherche d’esthétique, même souvent morbide, de ses clips, par exemple ceux de « Drugs don’t work », de « Cheese slice », de « Walkin », de « 6 PM » ou encore de « Silian Braile ». Cas a su s’entourer d’une équipe artistique composée d’amis de longue date.

 

 

En conclusion, Cas peut choquer certains parce qu’il est franc et qu’il décrit notre monde tel qu’il l’est. Avec toute la violence, le désespoir, les histoires sordides, ses rapports crus, l’exploitation et le vice qui l’accompagnent. En fait, il choque peut-être surtout celles et ceux qui préfèrent ignorer les problèmes de notre société et ne pas voir qu’elle produit aussi une vulgarité crasse. Il n’en demeure pas moins qu’il reste un artiste original, qui parle pour le moment avec ses tripes. Et il semble que c’est bien ça qui est assez rare de nos jours, dans notre « société du spectacle ». C’est pour toutes ces raisons que Casisdead vaut la peine qu’on y prête attention.

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[1]      Interview de The Purist dans Passion Weiss.

[2]      28 % de la population à Londres vit en dessous du seuil de pauvreté.

[3]      Il leur rend souvent hommage dans ses clips ou ses morceaux.

[4]      Les traductions sont celles de l’auteure de cet article précisées pour mieux comprendre les paroles de Cas et sont des traductions littérales qui n’ont aucune visée poétique.

[5]      Tiré de Silian Rail est la police imaginée dans le roman American Psycho

[6]      « GB: les inégalités creusées depuis 30 ans », http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2011/11/22/97002-20111122FILWWW00517-gb-les-inegalites-creusees-depuis-30-ans.php.

[7]      http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/04/07/vivre-des-aides-sociales-est-un-choix-de-style-de-vie-pour-david-cameron_3155524_3214.html

[8]             Notons que Mark Duggan a été abattu par la police à Tottenham. Cet événement a été à l’origine des émeutes de 2011 qui se sont déroulées en majorité dans ce quartier.

[9]      Cf La Coupe est pleine ! Les conséquences économiques et sociales de l’organisation des grands événements sportifs, PubliCetim n°38, éditions du CETIM, Genève, 2012, www.cetim.ch.