AL : « L’écriture est tout sauf un gage de réussite aujourd’hui, comme cela a pu l’être auparavant »

AL est MC originaire de Dijon qui s’est fait un nom sur le titre de FABE, correspondances, en 1998, mais aussi avec  son acolyte, Adil El Kebir. 3 ans après la sortie de son dernier projet solo, « Terminal 3 », AL est revenu en fin 2015 avec « Le pays des lumières ». C’est autour de ce projet que La Voix du HipHop s’est entretenu avec ce dernier.

Estimes-tu avoir sorti « Le Pays Des Lumières « , dans de bonnes conditions? Tu es passé, pour cela, par le système de kisskissbankbank. Peux- tu nous en dire un peu plus..?
Oui, bien sûr le KKBB nous a beaucoup apporté. Déjà, le fait d’avoir « oser » le faire a un peu mis la lumière sur le projet .Et forcément puisqu’il s’agit d’un support financier aussi, pour nous, en tant qu’indépendants, cela a été beaucoup plus confortable pour bosser sur le projet.

Il y a-t-il un ou plusieurs titres de l’album qui a ou ont demandé un peu plus de temps autant dans l’écriture que l’enregistrement ?
Au niveau de l’enregistrement il n’y a pas de différence.  J’arrive en studio en connaissant mes textes, et ça va vite en général .Je n’écris jamais en studio, s’il y a des retouches, c’est vraiment minime. En général, la première séance pour un titre est la bonne, même s’il m’est arrivé de réenregistrer un morceau après avoir pris un peu de recul et me rendre compte que je n’étais pas satisfait.
Pour l’écriture, il n’y a pas de règles. Que ce soit un morceau à thème ou non, parfois, cela peut être réglé en 3 ou 4 heures, ou en 3 ou 4 semaines. Pour « Dans ses yeux », le 2ème couplet est venu que plusieurs semaines après le 1er. J’ai été tenté d’en écrire un 3eme, puis rien n’est venu. Mais dans l’ensemble, j’écris assez souvent, il y a rarement une journée ou je n’ai pas au moins une rime qui me vienne à l’esprit.

Les gens consomment la musique avec travers les clips, quasiment plus que juste en l’écoutant. C’est un peu pervers, ça fausse beaucoup les choses.

L’album est introduit par l’étonnant « La Deuxième Partie », un titre introspectif quasi chanté, où tu uses d’une certaine pointe d’humour éclairé.  Quoiqu’il en soit tu chantes la fin de quelque chose, une page qui se tourne…Qu’est-ce tu retiens concrètement de La Première Partie de ta vie? Puis qu’est-ce tu attends essentiellement  de cette deuxième partie?
Je parle de la deuxième partie, surtout pour évoquer les changements. Cela  donne l’impression que c’est la dernière, mais je n’en sais rien. Il y a peut-être et sûrement une 3eme partie. Pour ma part, j’ai l’impression que lorsqu’on fait un bilan, on se focalise beaucoup sur ce qui a été raté, sur ce qu’on aurait dû faire pour être plus loin, ailleurs, différent aujourd’hui. Si j’y pense, je fais surtout un bilan relationnel et au final je remets surtout, et  forcément, mes choix et mes comportements, en question.
Apres je peux aussi choisir la facilité et me comparer pour me dire qu’il y a toujours pire que moi.
Pour la suite, j’attends plus de sérénité, je dirais. Cela va en opposition avec le fait que l’âge venant, on a de plus en plus conscience des difficultés. On est de moins en moins serein pour l’avenir, de plus en plus confronté à des choses. On devrait pouvoir être adulte et avoir et garder l’insouciance. Je ne pense pas que cela arrangerait les choses, mais ce serait peut être moins douloureux.

En 1998, tu disais (Sur le morceau « Correspondances » de Fabe) : « je ne vois pas où le HipHop rime avec avenir solide ». En 2016, le HipHop rime avec quoi, pour toi ?
C’est bien que tu précises « pour toi » parce évidemment ça ne veut pas dire la même chose pour tout le monde, selon l’âge, le milieu… Moi je ne fréquente pas le milieu HIPHOP, j’ai réduit ça à la musique, au rap que j’écoute, au fait de toujours avoir envie de gratter des rimes, c’est mon passe temps favori.

En quoi, pourrais-tu dire que Dijon (ou plus précisément Talant) a été un atout dans le développement de ta carrière jusqu’à présent ?
Déjà, j’ai un souci avec le mot « carrière », et aussi avec le mot « développement ». Ça n’a jamais été des trucs que j’ai considérés. Je fais de la musique voila. J’ai presque envie de dire « c’est tout « , les calculs, la communication, les réseaux et tout ce qui va avec, j’y adhère très mal. Je n’ai jamais espéré d’une façon ou d’une autre vivre de ça. Donc je n’ai jamais eu à me positionner, à me questionner sur toutes ces choses la. Apres je ne pense pas qu’aujourd’hui, le fait d’être de province soit un obstacle pour quelqu’un qui chercherait à faire son truc là dedans.

Une éloquence sans artifice, une expression réfléchie et : On peut dire que depuis le début, ta marque de fabrique et ton point fort, ce sont tes lyrics et la manière dont ils sont balancés. En quoi tu as progressé en tant qu’artiste depuis ton premier album ?
Je ne sais pas si j’ai progressé, j’ai changé certainement. En tout cas, j’ai l’impression d’être plus à l’aise dans la réalisation des morceaux. Je les écris plus rapidement, arrive mieux à construire une trame que ce soit à travers un titre ou même un couplet. Et avec le temps les titres me conviennent de plus en plus, ce qui représente le premier challenge .C’est vraiment difficile de s’écouter et de s’apprécier. Il m’a fallu du temps aussi, mais j’ai l’impression d’être plus libre au niveau de l’interprétation maintenant. Je me sens mieux avec les variations. Auparavant, je demandais souvent au beatmakers de garder une même séquence dans les couplets, aujourd’hui j’essaie de m’adapter à ce que les gars apportent. Pour moi, souvent l’essentiel était « ce que tu disais ». Je fais plus attention à la forme, à l’impression que peuvent donner les morceaux.

On devrait pouvoir être adulte et avoir et garder l’insouciance. Je ne pense pas que cela arrangerait les choses, mais ce serait peut être moins douloureux.

Dans « A force de tourner en rond », tu disais ceci : « Mon créneau, c’est aller très haut, avec des vrais mots ». Comment tu expliquerais cette phrase aujourd’hui, quand même pour un rappeur, les gens parlent de son « j’aime bien son son », au lieu de parler de ses rimes ?
Les gens disent « son  » pour parler de « musique », je pense. Apres je sais qu’aux states notamment les gens font la distinction entre les rappeurs, qui mettent plus l’accent sur la forme et les MCs qui sont plus réputés pour la qualité de leur lyrics justement. Mais c’est vrai que l’écriture est tout sauf un gage de réussite aujourd’hui, comme cela a pu l’être auparavant.

Tu travailles essentiellement avec DJ Saxe (qui produit 11 titres sur cet opus) depuis tes débuts. Pourquoi ? Est-ce qu’il y a une volonté d’avoir une identité sonore bien distincte, est-ce qu’il y a chez toi, une volonté de travailler dans ton coin ?
Comme je le disais j’ai dû mal à approcher les gens, d’où le nombre restreint de producteurs sur mes premiers albums. Mais je travaille là-dessus. J’aime bien aussi l’idée d’avoir une tonalité, une couleur distincte. Il y a beaucoup de disques avec les mêmes producteurs, ça uniformise  beaucoup les sorties.

Il a fallu attendre environ 10 ans entre « Les lions vivent dans la brousse » sur Opération Freestyle de Cut killer et ton premier album « High tech et primitif », sorti en 2008. Il a fallu attendre 4 ans pour voir ton deuxième album solo, « Terminal 3 » en 2012, en passant aussi par l’opus en collaboration avec Casey, Prodige, Vîrus, et Dj Kozi , Asocial Club « Toute Entrée Est Définitive » en 2014 puis en fin 2015,  » Le Pays Des Lumières « . Les délais se rétrécissent dans les sorties. Est-ce que cela veut dire que le rap devient de plus en plus une priorité pour toi ?
Non je dirais même au contraire. A force de faire les choses, tu les désacralises de plus en plus et logistiquement  je dirais tu gères de mieux en les choses. Je suis juste de plus en plus à l’aise en fait. Ne faisans pas que ça je gère mieux le planning aussi. Le premier a mis 10 ans, d’abord parce que pour moi, ce n’était pas une finalité en soi de faire un disque et parce que je ne me posais même pas la question de savoir comment on faisait. Les délais se rétrécissent, j’ai déjà 7 titres écrits, peut être que fin 2016, je ressortirai quelque chose.

Les réseaux sociaux tels Facebook, Myspace, Twitter, les chaînes tels que Youtube, Dailymotion. Bref, est-ce que tous ces outils de communication facilitent ta vie en tant qu’artiste pour te faire davantage connaître et entendre, mais aussi en tant qu’activiste pour te développer ?
Je suis nul sur tous ces trucs là. J’ai appris à me familiariser avec l’ordinateur.  Je suis limite technophobe. Sur le KKBB, j’ai dû beaucoup publier pour diffuser le truc sur Facebook. J’ai dû faire un gros travail sur moi. Je n’ai pas du tout cette fibre. Ce sont des outils de communication qui flirtent trop avec l’exhibitionnisme pour moi.

Pour le moment, en terme de clips extraits de cet album et qui mettent en image ta musique, il y a « Mon Pote », « La Même Chose », « Détaché (avec Adil) », « Une fois qu’il fera nuit ». Quelle importance accordes-tu à l’image dans ta musique et en quoi l’image a changé ta manière travailler ?
C’est vrai qu’il m’arrive,  après avoir écrit un morceau, de penser aux images qui iraient avec. Après c’est différent, c’est comme si ton morceau était juste une partie d’oeuvre. La deuxième partie est celle du réalisateur. Maintenant oui, les gens consomment  la musique avec travers les clips, quasiment plus que juste en l’écoutant. C’est un peu pervers, ça fausse beaucoup les choses. Youtube, c’est miné de super beaux clips, pour des morceaux claqués.

Anfalsh ? J’aime leur intransigeance, même si dans la forme, on ne fait pas la même chose.

Quel est le challenge de ce nouvel album ?
Il n’y a pas vraiment de challenge. Tu observes le résultat une fois que le truc est accompli. J’ai peut-être l’impression de m’être plus confié sur certains sujets. Mais ça, je pense que c’est le fruit de la maturité. Après, forcément sur le plan  artistique chaque disque réalisé te donne un autre point de départ pour le prochain.

En ce moment, qu’est-ce qui tourne en boucle dans tes écouteurs une fois qu’il fait nuit?
D’abord, il y a des instrus qui tournent, l’album de Vince Staples et du Pusha T.

Toi, qui a l’air d’être dans ton propre univers à part dans le rap français : Qu’est-ce qui te rend si proche de l’équipe d’Anfalsh (Casey, Prodige, B.James), La Rumeur, Vîrus, hier comme aujourd’hui ?
Je ne vois plus la Rumeur depuis très longtemps, je ne sais pas ce qu’ils font. Anfalsh ? J’aime leur intransigeance, même si dans la forme, on ne fait pas la même chose. Après eux, en plus, ce sont mes potes. Ca fait chelou de dire pourquoi tes potes sont tes potes, mais oui ça va au delà du  rap.
En tous cas, ce sont  tous des MCs dont les rimes m’ont interpellés, de différentes façons.

D’ailleurs, le fait d’avoir travailler en groupe avec Casey, Prodige, Vîrus, et Dj Kozi,(Asocial Club), qu’est-ce que cela t’a apporté artistiquement ?
La scène à plusieurs a changé mon approche de  l’interprétation des morceaux. Cela m’a orienté vers des trucs plus pêchus. Il y a des morceaux qui n’auraient pas été comme ils sont sur le dernier album, si entre temps il n’y avait pas eu ASOCIAL CLUB.

Matière Première, c’est quoi exactement et c’est qui ?
Matière Première, c’est DJ SAXE. C’est ADIL, qui sort bientôt « Origine» sa mixtape, et qui bosse sur un album, STEF qui écrit …de temps en temps et moi pour les rappeurs. C’est aussi Raph qui gère un peu tout.

AL-PDL