Convok: « Je ne suis pas en marge du rap game, je suis dans l’ombre »

Convok, c’est plus d’une décennie d’activisme au service du HipHop notamment belge. Convok est un MC, Beatmaker et Dj. Il est apparu et a participé à des compilations, des tapes, des mixtapes, des albums, un E.P. (Les Mots, L’Art… en 2010), des projets avortés… Aujourd’hui, son actualité, c’est « Un Jour Plus Vieux », son premier album. La Voix du HipHop s’est entretenu avec lui sur ce projet, et plus.

Dans quel état d’esprit as-tu travaillé « Un Jour Plus Vieux », certainement un des albums les plus attendus de la scène belge?
Haha, sans prise de tête dirons-nous. J’ai eu la chance de faire énormément de concerts après la sortie de mon 5 titres “Les mots, l’art…” en 2010. Je pense que j’en avais tout simplement marre de rapper les mêmes chansons et qu’il était grand temps de faire autre chose. La ligne conductrice de cet album était très simple, je voulais faire un album avec mes proches, ceux dont j’apprécie le travail sans aller chercher loin, et je voulais vraiment faire cet album en hommage à ceux qui me suivent depuis toutes ces années. Même si je n’ai pas été le rappeur le plus productif il faut bien le dire haha !

Estimes-tu l’avoir réalisé puis sorti dans de bonnes conditions ?
J’ai eu mon lot d’imprévus et de galères durant la réalisation de l’album, mais je pense que ça fait partie du truc. Rien ne se passe jamais comme prévu, le tout est de savoir réagir de manière efficace quand un problème se présente. En somme une fois arrivé au Blackared Studio après quelques galères, tout s’est bien passé. En tout on a bossé cet album un an et demi je dirais, mais avec pas mal de galère au début.

Je me souviens avoir découvert Convok avec le titre  » Pas Le Temps  » sur le 3ème volume de la compilation Art-Chives présenté par Lezarts Urbains, un disque sorti en 2007. Et c’est seulement en octobre 2016, que ton premier album  » Un Jour Plus Vieux  » sort. On peut se demander pourquoi autant de temps?
Hehe, tout simplement parce que la vie n’est pas toujours tendre, et parfois il y a des priorités qui passent avant les passions, l’amusement … J’ai perdu énormément de temps à attendre des gens et à courir après aussi, j’ai bossé deux projets qui ont été avortés alors que les enregistrements étaient finis. Puis je n’ai jamais été très entouré avant l’année dernière, j’ai toujours tout fait seul avant que Back in the Dayz ne prennent les choses en main.

 » Ma Team est limitée mais pour une fois, j’avance ….. » Quelle est l’ambition de ce premier album?
Rien de compliqué, j’aimerais faire les quelques salles et festivals dans lesquels je n’ai pas encore joué en Belgique, faire plaisir à mon public avant de me faire plaisir à moi en faisant un peu autre chose, en élargissant mon horizon musical… Lui rendre hommage pour toutes ces années passées à m’envoyer de la force. Mais surtout, si j’ai une attente bien particulière, c’est être pris au sérieux, ça fait trop longtemps que j’ouvre des festivals à 14h, que je fais des premières parties, que je n’ai qu’à moitié la chance de montrer ce que je fais, alors qu’avec mon équipe nous avons prouvé à maintes reprises que peu importe l’heure ou l’endroit, on remplit des chapiteaux et on assure le taf, avec DJ Ko-Neckst. On est vraiment des bosseurs acharnés, mon attente, c’est qu’on nous donne enfin véritablement l’occasion de montrer ce qu’on fait, de passer à une bonne heure, sur une bonne scène, dans de bonnes conditions !

 » J’évolue comme le PC moderne , trop de mise à jour « . A quel niveau estimes-tu avoir le plus progressé depuis  » Les Mots, L’Art ´´ ?
Comme je te le disais je suis un bosseur, un réel acharné du boulot à dire vrai. Je n’arrête pas de travailler mon écriture, mon flow et à ce titre j’imagine qu’il évolue constamment. Mais ces dernières années, j’ai eu l’occasion de bosser énormément d’instrus, car je suis aussi beatmaker, et je pense que l’évolution la plus marquante dans mon univers doit se situer là. Vu que je fais la plupart de mes beats moi-même, je pense que le fait d’aller voir dans d’autres univers au niveau des instrus fait qu’au final mon flow et ma manière d’écrire évoluent aussi. C’est un tout. Mais j’ai toujours voulu être capable de rapper sur tous styles d’instrus, aujourd’hui j’y arrive, que ce soit vite, doucement, boom bap, trap, …

Si j’ai une attente bien particulière, c’est être pris au sérieux, ça fait trop longtemps que j’ouvre des festivals à 14h, que je fais des premières parties, que je n’ai qu’à moitié la chance de montrer ce que je fais, alors qu’avec mon équipe nous avons prouvé à maintes reprises..

Le rap est incisif, précis, technique, sans concession dans le propos et dans l’expression, c’est aussi un festival d’images entre introspection, coup de sang, peinture du quotidien, constat alarmant et egotrip… On a pu également remarquer l’art d’un mc qui se plait à commencer ses couplets avant que le beat tombe sur différents tracks…Est-ce que cela peut également faire partie de ta marque de fabrique ?
Haha, en règle générale j’aime les prods assez simples, épurées. J’ai vite du mal à apprécier quelque chose de trop chargé, j’aime quand il reste de la place pour les voix, et je trouve que si tu sais faire bouger la tête avec pas grand chose tu sais que c’est bon, y a pas d’artifices, de maquillage, comme mon rap haha, du coup pour faire évoluer mes prods de la manière qui me plaît je commence souvent avec pas grand chose comme éléments c’est vrai. C’est une manière de bosser qui me va, après je ne le fais pas spécialement comme ça quand je bosse un beat pour quelqu’un d’autre. Donc marque de fabrique, on peut dire ça même si, connaissant mon envie de faire des choses différentes tout le temps, je pense que je m’en lasserai à un moment haha, et uniquement pour mes morceaux alors 🙂

Selon toi est-ce qu’il y a un rapport direct entre le flow d’un rap et le flow d’un graphe ou d’un tag (dégagé par une bombe) ? Je me permets de poser cette question car je sais que tu as graffé, taggé également…
Non, enfin pour moi ce sont deux choses très distinctes, même si les deux permettent d’exprimer quelque chose, d’évacuer quelque chose. Pour moi le graphe c’était autre chose, de l’adrénaline pure, d’autres sensations, après ce n’est que ma manière à moi de voir la chose, peut être que pour certains le rapport entre ces deux choses sera logique.

Qu’est-ce que la musique t’apporte au quotidien ?
C’est un exutoire. Elle me permet en même temps d’assouvir certains besoins tels que celui de créer, d’accomplir des choses, d’avancer, que d’évacuer un trop plein de rage, mes problèmes quotidiens etc … C’est thérapeutique 😉

Qu’est-ce qui tourne en boucle dans tes écouteurs en ce moment?
Haha, en boucle pas grand chose, mais je mixe aussi. J’ai l’occasion de faire pas mal de DJ’s sets, donc en général c’est du rap ricain ou anglais. Je n’écoute quasi pas de rap francophone. J’ai un blocage haha, même si je sais reconnaître le talent et le travail et le respecter à sa juste valeur c’est tout simplement pas mon kif. En francophone j’aime quand c’est fou, j’écoute un peu les Anticipateurs ( Québec ) et beaucoup Al Kpote, le reste m’emmerde vite haha. Sinon j’écoute Wiley, Dankrow, Cousin Stizz, Young Roddy, Bodega Bamz, Freddie Gibbs, Denzel Curry, Hopsin, Chris Cartier, Jay IDK, Joey Badass etc … énormément de rap ricain et j’aime la nouveauté, les gens qui essaient des choses et les vibes modernes. En dehors du rap j’écoute énormément de choses, et quand je sors je suis fan des grosses basses et de la grosse trap, limite hybrid. Voilà voilà haha tu sais tout !

 » Je ne fais pas de la musique qui s’écoute mais de la musique qui se ressent « , comment faut il comprendre cette phrase?
Je suis très direct et expressif, j’aime emmener les gens quand je rappe. Quand je rappe la haine ils le ressentent, quand je rappe l’amour ils le ressentent aussi. J’essaie d’utiliser des mots simples que tous comprendront et des images que tous pourront voir, afin de faire une musique à laquelle beaucoup pourront s’identifier. Et puis surtout je ne rappe que la vérité, je n’invente rien dans mes textes, et ça aussi ça se ressent j’espère, la véracité de mes dires 🙂

Depuis le début tu te donnes le luxe de faire ce que tu veux, en marge du rap game, est-ce que cela fait également partie de ta recette pour plus de longévité ?
La recette pour la longévité je ne l’ai pas. Je ne suis pas en marge du rap game, je suis dans l’ombre, mais bien actif pour les raisons qui me paraissent bonnes : Aider les plus jeunes qui arrivent, ouvrir les rares portes dont j’ai les clés, ouvrir des yeux aussi parfois etc … Mais je n’aime pas ce mouv’, ce n’est pas nouveau. J’ai vraiment commencé et continué le rap pour d’autres raisons que la plupart des gens mis en avant dans ce “jeu”, des textes et de la musique vides et faciles pour un max de visibilité ce n’est pas ma politique. Après je respecte tout le monde, et je respecte le travail des gens. Mais en ce qui me concerne c’est la rage mon moteur, j’en ai trop, je ne sais pas d’où elle sort, sans doute à force de voir les gens faire n’importe quoi haha.

J’ai toujours voulu être capable de rapper sur tous styles d’instrus, aujourd’hui j’y arrive, que ce soit vite, doucement, boom bap, trap …

 » Je ne veux pas faire partie de cette masse de gens qu’on dit rappeur, ils ne font que remuer de l’air, ce sont des ventilateurs… » Fais-tu une différence entre l’appellation de rappeur et celle de MC ?
Alors la phase en fait c’est : “Je n’veux pas faire partie d’cette masse de gentils rappeurs, ils ne font que remuer d’l’air ce sont des ventilateurs”… Bah en soi, un rappeur c’est un gars qui rappe, un MC c’est un maître de cérémonie, il ne fait pas que rapper il peut ambiancer une soirée, calmer des tensions ou enflammer une salle en quelques mots théoriquement. Après je pense que pour beaucoup de gens le MC est juste devenu un rappeur donc voilà haha. Ce ne sont que des mots, on leur fait dire ce qu’on veut 😉

Il y a une série de pavés balancés sur la vitrine du rap, quelques piques lancés aussi aux rappeurs… Quel regard portes-tu sur le mouvement HipHop belge, toi qui l’a plus ou moins vu grandir, même qui a grandi avec cette culture?
Le même que sur le mouvement ailleurs, il suit exactement le même chemin que tous les courants musicaux ayant su se faire une place, au début mal vu, ensuite autorisé pour finir totalement récupéré et vide de tout haha. De manière générale bien sûr, heureusement, il y a toujours des artistes efficaces qui font plaisir hein ! Mais en règle générale allumer la radio, et les radios “rap” plus particulièrement, ça fait peur, c’est toujours la même chose et souvent pas très bon à mon sens, les gens mis en places aux postes clés en Belgique sont, pour moi, des incompétents en la matière. Je parle de rap, ils sont peut être très compétents dans d’autres domaines mais voilà, je pense que les gens chargés de répartir les subsides, de promouvoir les vrais artistes belges, les médias, les organisateurs… bref ceux qui pourraient changer les choses et faire évoluer celles ci dans le bon sens, font, comme partout, n’importe quoi. Je pense que ce ne sont pas les bonnes personnes qui ont la chance d’obtenir ces postes la plupart du temps.

Qu’est-ce qui te désole aujourd’hui dans le rap, au point d’en avoir un peu honte d’être dans cette discipline de la culture HipHop ?
J’aime le rap, je n’aime pas ce qu’en font ceux qui ont la chance d’être mis en avant, je n’aime pas l’esprit fermé de la plupart des gars. Les jeunes qui crachent sur les vieux, les vieux qui crachent sur les jeunes, ces gars qui dès qu’ils commencent à tourner un peu prennent la grosse tête, ne savent plus répondre à un message, oublient qui était là pour eux, s’inventent des vies dans leurs textes, font les thugs alors qu’ils sont des bisounours… On surenchérit toute cette merde à un point que pour beaucoup, le rap c’est ça aujourd’hui, des grosses biatchs, des voitures et des chaînes en or, des armes, de la drogue, tout ce que les gens reprochaient au rap à la base et tous ces préjugés contre lesquels on a du se battre pendant 10 ans, et bien aujourd’hui ce sont les rappeurs eux-mêmes qui les remettent à la mode. J’aime le rap, moins les rappeurs.

J’essaie d’utiliser des mots simples que tous comprendront et des images que tous pourront voir, afin de faire une musique à laquelle beaucoup pourront s’identifier…

Et qu’est-ce qui te rend fier dans le HipHop ? Qu’est-ce qui te fait dire je suis content d’y avoir contribué ?
Souvent je dois y réfléchir pour le savoir. Je n’ai pas eu des masses de reconnaissance de la part des acteurs de celui-ci, pourtant j’en ai aidé beaucoup haha ! Je pourrais dire le public, mais lui aussi est versatile, nous sommes à une époque de surconsommation et la musique n’échappe pas à cette règle. Les artistes sont devenus des produits, on achète, on consomme, on oublie, on jette … ceux qui t’aiment aujourd’hui pourront te cracher dessus si tu oses essayer quelque chose qui ne leur plaît pas, en oubliant les années de plaisir musical que tu leur a fourni ! Mais donc, ce sont des petites choses, la fierté dans les yeux de mes petits frères ou de ma mère quand ils sont venus me voir en concerts, ces petits messages de gens qui me disent que mes textes et ma musique les ont aidé de manière concrète, les étoiles dans les yeux des gens quand je suis sur scène, l’amour et la force qu’ils m’envoient dans ce moments précis … Sinon je n’ai pas de grandes attentes de tout ça. J’ai commencé de manière égoïste pour me faire du bien et m’empêcher de péter un câble … le fait de ne pas encore avoir péter un câble me rend fier hahaha!

Y-a-t-il un ou plusieurs titres sur lesquels tu as du prendre plus de temps autant dans l’écriture que dans l’enregistrement ?
Oui il y a quelques titres qui sont plus personnels que d’autres, où je parle de choses qui m’ont atteint plus profondément. En général je mets un peu plus de temps à écrire ces textes, car il faut utiliser des mots justes pour transmettre une émotion particulière, des textes comme Consolation, ou l’Outro de l’album par exemple.

Dans ce premier album, tu as fait appel à différents Beatmakers, tu signes également certaines productions avec Pipolation, d’ailleurs qui est ou qui sont Pipolation ?
Oui j’ai bossé avec Shaolin (Fr), Dj LSC (Be), Le Seize (Be), Ekzeko (Fr). Pipolation était un duo de beatmakers composé par Mr Tweaks (Pelican Fly) et moi même à l’époque. Mais aujourd’hui celui-ci n’existe plus.

Durant tout le disque, il plane comme un espèce de spectre malsain, dans les compositions entre ambiances nocturnes, parfois sombres, parfois teintées de mélancolie, des atmosphères spacieuses et des sonorités actuelles avec des virées musicales vers la Trap. Quelle couleur donnerais-tu à cet opus et pourquoi ?

Blanc. Tu peux tout mettre sur du blanc. Je n’aime pas me fixer de limites, pour moi cet album, malgré les quelques sons un peu plus modernes, est très classique et c’est voulu. Je me suis constamment retenu d’aller trop loin car je voulais vraiment faire plaisir aux gens qui me suivent depuis le début. Et je sais que, pour beaucoup, c’est ce qu’ils attendent de moi. Par contre, je peux te dire qu’on a pas chômé depuis et que la suite risque de faire un drôle d’effet à certains mais il faut que je me fasse plaisir aussi !


Peux-tu me donner 3 raisons d’écouter ou ressentir ta musique ?

Non. C’est une question pour mon public ça, je suis un mauvais vendeur, je ne sais pas me vendre, seulement préparer quelque chose de bon à mon sens en espérant que ça plaise aux autres. Je ne veux pas essayer de convaincre les gens d’écouter ma musique autrement qu’en les faisant kiffer au moment où ils l’écoutent, aimer ça c’est la seule vraie raison d’écouter ma musique 🙂

Un mot de la fin?
Oui, je veux rappeler aux gens qui écoutent du rap, que c’est de la musique, que les artistes qui font de la musique ne peuvent pas se limiter à faire toujours la même chose. même si vous avez aimé certains sons d’un artiste, lui demander de ne faire que ça revient à le tuer, à freiner son évolution, à l’abattre en plein vol. Je veux dire au public que leur confiance et leur soutien sont les choses les plus importantes qu’ils peuvent nous donner, que ce n’est pas parce qu’un artiste se fait plaisir en essayant autre chose qu’il ne fera plus que ça jusqu’à la fin de ses jours, et que dans les moments où ils essaient des choses, que ça vous plaise ou pas, ils ont besoin de votre soutien, et pas d’être enfoncés dès qu’ils font quelque chose de différent. Parfois ça ne donne rien, mais parfois ce sont des périodes de transitions qui amènent vers quelque chose de grandiose, les stopper net au milieu de telles périodes ne serait pas malin.
Mon album « Un Jour Plus Vieux » est toujours dispo partout, et pour vous tenir au courant de mon actu le mieux est ma page Facebook officielle, https://www.facebook.com/Convok 😉
Paix !