Flynt : « Mes albums sont honnêtes et transpirent la vie »

Après un premier album solo en 2007, « J’éclaire ma ville », puis un second en 2012, « Itinéraire Bis », Flynt, MC parisien et plus précisément du 18ème arrondissement de Paris, a sorti en fin 2018, son troisième opus, « Ça va bien s’passer ». Celui qui s’est fait connaître avec la compilation « Explicit Dixhuit » estime d’ailleurs que ce projet est non seulement son meilleur album à ce jour, mais aussi l’un des albums les mieux écrits depuis des années dans le rap français. Dans cet interview accordée à la Voix du HipHop, il revient sur ce projet et sur d’autres choses aussi…

Dans quel état d’esprit as-tu entrepris « Ça va bien s’passer » en sachant qu’entretemps le rap avait changé et qu’on était passé à un autre cycle ?
Avec une énorme envie. D’un point de vue artistique, je voulais faire des titres musicalement actuels tout en gardant la consistance lyricale qui fait ma force.

C’est un disque où tu prends davantage de risques, un opus où tu sors de ta zone de confort, où tu exploites d’autres horizons musicaux. « J’entends déjà les critiques, je m’en bats les couilles, comme si j’leur devais quelque chose » : Dès le début le ton est donné. Quelle est l’ambition ou l’objectif de cet album ? Et quelle en est la ligne directrice ?
En ce qui concerne la forme, j’ai mis à jour mes placements, mon flow pour dompter les instrus d’aujourd’hui. En ce qui concerne le fond, j’ai voulu aborder des sujets qui touchent tout le monde : la réussite, l’échec, les relations humaines, l’amour, la haine, la routine, la mort, le travail, les déceptions, le mensonge… Je raconte des histoires.

« Ça va bien s’passer » est un opus étonnant par sa cohérence et son homogénéité, composé de 12 titres, produits notamment par 12 Beatmakers différents. Musicalement quelle couleur donnerais-tu à ce disque et pourquoi ?
J’ai trouvé ma formule dans ce que le rap peut proposer actuellement en termes de musicalité. C’est toujours du Flynt mais sur des BPM plus lents ou plus rapides.

Combien de temps pour la réalisation de « Ça va bien se passer », de l’écriture à l’enregistrement jusqu’au mixage final ?
2 ans. Le premier titre a été écrit et enregistré pendant l’Euro 2016 à Bruxelles et le dernier, Champions du monde, 5 jours après la Finale de la coupe du monde 2018.

«J’ai toujours cette flamme, je passe mon temps à la raviver » (Ca va bien s’passer) : Les délais entre tes 3 albums sont assez bien espacés, notamment entre celui-ci et le précédent, Itinéraire bis, comment imagines-tu et construis-tu tes albums ?
Je ne saurais pas vraiment répondre à cette question. Je ne les imagine pas. Je les construis petit à petit dans la difficulté. Je veux que ce soit des œuvres qui restent dans le temps, que chaque album ait un début et une fin. Rien n’est laissé au hasard en tout cas. Mes albums sont honnêtes et transpirent la vie.

Estimes-tu avoir sorti ce L.P. dans de bonnes conditions ?
Oui dans l’ensemble oui. Je me suis entouré de nombreux partenaires, manageur, éditeur, tourneur, distributeur, beatmakers. Il y a mon équipe de scène aussi. Il est sorti dans de meilleures conditions que le précédent en tout cas.

Dans « la balade des indépendants », tu nous éclairais sur les tribulations et les états d’âme d’un artiste en indépendant. C’était en 2012. 6 ans après, qu’est-ce qui a changé dans ta vie de rappeur indépendant, au niveau personnel, artistique, médiatique voir économique ?
Au niveau médiatique, pas grand-chose, l’exposition reste relativement faible. Au niveau économique, j’ai tout ce dont j’ai besoin. Niveau artistique, j’ai franchi un cap avec ce disque je pense. Aussi, même si je suis toujours en indé, j’ai appris à déléguer pour avancer plus vite et faire plus de choses. Au niveau personnel, j’ai 2 enfants et un taf plutôt cool qui m’occupe en dehors de la musique.

Je ne reproche pas aux rappeurs de dire ce qu’ils veulent, c’est leur droit le plus strict. J’en veux aux médias de diffuser en majorité les raps violents et vulgaires à toute heure du matin au soir et d’ainsi banaliser la violence.

Y-a-t-il un ou plusieurs titres sur lequel ou lesquels il a fallu prendre plus de temps soit à l’écriture soit à la réalisation ?
Le titre qui m’a pris le plus de temps à écrire et à réaliser c’est « Chanson pour ton fils ». Ça m’a pris 2 ans, peut-être un peu plus car j’avais l’idée d’écrire ce titre depuis longtemps. Je n’imaginais pas forcément un piano voix au départ. Et puis le texte a imposé d’avoir une musique très épurée, composée par Sofiane Pamart. Je m’adresse à un enfant qui a perdu son père qui était mon ami. Je lui parle de son père. Sur une thématique comme celle-là chaque mot est pesé, choisi, sélectionné même. Il n’y a pas de place pour l’à peu près. Mon but était de donner des frissons, d’émouvoir. Mon point de départ a été Renaud. Je voulais écrire une chanson « à la Renaud » de sa grande époque. Je ne sais pas si c’est réussi mais je suis content d’être allé au bout de mon idée.

«Ils ont fait écouter la radio à mes gosses au centre de loisirs, donc j’ai dû les désinscrire» : Vu qu’il y a de très fortes chances qu’ils aient dû écouter du rap, quel regard portes-tu sur le rap en radio aujourd’hui ?
En radio, en ce qui concerne le « rap français », le choix est restreint dans la musicalité et les sujets abordés. Générations, Swigg, Skyrock, Mouv’… ce qu’ils mettent en avant à quelques exceptions près, c’est la vulgarité, la violence, la drogue. A toute heure. C’est navrant. La grande majorité des textes des morceaux qui sont choisis pour les playlists sont pauvres. Les sujets sont pauvres voire dangereux. Peu de belles rimes, de belles images, peu de technique. Il y a une uniformisation. Quasiment plus aucune originalité. C’était original il y a 2 ans mais aujourd’hui tout le monde fait la même chose. C’est déprimant d’avoir aussi peu de diversité dans les radios dites « urbaines ». Les programmateurs sont nuls. Les messages qui sont véhiculés dans la plupart des morceaux en playlist sont désolants : « Je vends de la drogue, je baise des michtonneuses, vulgarité, violence…». Lyricalement c’est assez pauvre. Je ne reproche pas aux rappeurs de dire ce qu’ils veulent, c’est leur droit le plus strict. J’en veux aux médias de diffuser en majorité les raps violents et vulgaires à toute heure du matin au soir et d’ainsi banaliser la violence. Là où ça devient vicieux c’est que ces textes essentiellement violents sont posés sur des beats entraînant, afro, latino, reggaeton. Susceptibles de plaire aux enfants. La pilule passe comme ça. Je protège mes enfants de la radio. Malheureusement.

Qu’est-ce qui te désole aujourd’hui dans le rap, au point d’en avoir un peu honte d’être dans cette discipline de la culture HipHop ?
Beaucoup de choses me désolent mais en aucun cas je n’ai honte ni de pratiquer, ni de faire partie de cette culture.

Qu’est-ce qui te rend fier dans le HipHop ? Qu’est-ce qui te fait dire je suis content d’y avoir contribué ?
Les gens qui viennent me dire « Merci » pour ce que je fais et ce que je véhicule. Et puis voir l’ampleur de cette musique aujourd’hui. Son évolution est formidable.

Comment s’est opéré le choix des invités au Mic et qu’est qu’ils apportent à ton œuvre ou qu’est qu’ils sont sensés apporter à ton œuvre ?
Tout s’est fait naturellement. Avec Jeanjass, Sopico, Hash24 ou Nasme. Ils apportent leur fraîcheur, leur savoir-faire et leur amitié, je suis heureux qu’ils soient sur mon disque.

Beaucoup de choses me désolent mais en aucun cas je n’ai honte ni de pratiquer, ni de faire partie de cette culture.

La liberté d’expression, « prend en soin » : Comment tu interprèterais cette phrase ?
La liberté d’expression ça vaut cher. On a de la chance d’être dans un pays ou la liberté d’expression est défendue. Mais j’ai toujours un problème avec ce terme. Liberté d’expression ne signifie pas laisser n’importe qui dire n’importe quoi. Faut-il laisser de manière récurrente des tribunes médiatiques à des types comme Zemmour ? Faut-il diffuser un rappeur qui se vante de vendre et de consommer de la drogue à toute heure à la radio ?

« Ça va bien s’passer », le titre de l’album mais aussi le contenu de l’album, est une sorte d’Ode à l’espoir, à être soi-même, et au courage de faire ce que l’on a réellement envie de faire. Est-ce que c’est cela que tu voulais transmettre ? si oui, pourquoi ce choix ?
J’essaye d’être optimiste dans la difficulté. Mon album est sombre, dur. Ça va bien s’passer, c’est un leitmotiv. Construis-toi une vie meilleure, crois en toi, ne laisse pas passer ta chance…

Pour le moment en termes de clips extraits de  » Ça va bien s’passer  » et qui mettent en image ta musique, il y a « Joga bonito » et  » Ça va bien s’passer. » Aujourd’hui quelle importance accordes-tu à l’image dans ta musique et est-ce que cela a changé ta manière travailler ?
Les clips, ça me fait chier ! L’image a quasiment pris l’ascendant sur la musique et les paroles. Aujourd’hui le public aime un artiste beaucoup pour son image, son personnage. Moi je ne vais jamais regarder un clip. Ca m’arrive d’en voir mais je vais plutôt écouter les albums en audio. Le clip ne m’intéresse pas à la base. On est à une époque où les gens sortent leur appareil photo tout le temps pour alimenter leurs réseaux, on te filme allez hop. L’autre jour un gars que je ne connaissais pas arrive dans notre répète, direct il sort son phone il filme la répète normal. Je ne sais même pas qui c’est. Hop 5 minutes plus tard je me vois en répète sur IG taggé par ce gars. Normal. Il avait commencé à filmer avant de dire bonjour. C’est devenu naturel pour tout le monde. Pas pour moi. Je ne veux pas tout montrer. Je fais du rap et dès fois je suis obligé de faire des clips. Malheureusement pour moi l’image est devenue primordiale, il faut faire avec.

J’essaie d’être optimiste dans la difficulté. Ça va bien s’passer, c’est un leitmotiv. Construis-toi une vie meilleure, crois en toi, ne laisse pas passer ta chance…

Dans le titre « Champions du monde », tu chroniques l’épopée de l’équipe de France en 2018. Cette dimension journalistique du rap et ce côté, j’observe et je partage, de façon neutre, se fait rare dans le rap d’aujourd’hui. Qu’est-ce qui t’a motivé à faire cet exercice, au-delà d’une passion avérée pour le football ?
Ce qui m’a motivé c’est que j’en étais capable et que cela n’avait jamais été fait avant. Raconter une compétition comme la Coupe du monde de foot et résumer un match en rappant, c’est inédit. A l’opposé d’un Vegedream. Sa chanson a énormément marché. La mienne non. La mienne n’a pas de refrain, la sienne ne repose que sur le refrain. Tout oppose ces deux titres. Je connais un peu le football, il n’y connait pas grand-chose visiblement. Je ne l’ai pas sorti dans la foulée de la victoire, je voulais écrire un titre pour l’Histoire, pas pour le buzz du moment. J’ai eu l’idée de faire ce titre fin 2017. Je l’ai espéré. Ils ont gagné. Je suis très fier de ce morceau.

Peux-tu nous donner 3 raisons d’écouter « Ça va bien s’passer » ?
C’est un des albums les mieux écrits depuis des années dans le rap français. C’est mon meilleur album Chacun peut se reconnaître en l’écoutant.