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Interview de Psykick Lyrikah « Le décalage pour moi c’est une force. Je le ressens presque tous les jours…. »

Interview de Psykick Lyrikah « Le décalage pour moi c’est une force. Je le ressens presque tous les jours…. »

Psykick Lyrikah est un groupe  originaire de Rennes, composé par un rappeur, Arm, et deux musiciens  (Olivier Mellano à la guitare et Robert le magnifique à la basse . Présent sur le circuit rap depuis plus de 10 ans, 2003 exactement avec Lyrikal Teknik, leur première mixtape, le trio a sorti son sixième album l’automne dernier, Jamais trop tard. La Voix du HipHop s’est entretenu avec Arm, sur ce dernier projet, mais aussi sur le groupe, son parcours et sa vision du rap.

 

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Bonjour Arm. Je me souviens de t’avoir rencontré et interviewé pour la première fois lors festival de Dour 2008 où tu présentais et défendais l’album  » Vu d’Ici « . Depuis il y a du chemin qui a été parcouru…. en un peu plus de 5 ans, d’ailleurs , qu’est-ce qui s’est passé pour toi et Psykick Lyrikah ?
Depuis « Vu d’ici », il y a eu l’album « Derrière moi », dans une direction assez différente, basé autour des machines uniquement, puis l’album « Acte II » en duo avec Olivier Mellano, que nous avons choisi de ne sortir qu’en digital, et enfin ce dernier album « Jamais trop tard ». Qui lui sort dans tous les formats possibles.

Qu’est-ce qui a changé dans le groupe en somme une présentation ou une représentation du groupe ?
Ce n’est pas vraiment un groupe, disons que c’est mon projet autour duquel circulent différentes personnes, parfois sur disque, parfois sur scène, parfois les deux. Donc selon les albums ou les tournées les formations changent, et on va dire que je suis le fil rouge de ça.

« Psykick Lyrikah », revient sur le devant de la scène avec  » Jamais Trop Tard « , une oeuvre composé de 14 titres efficaces et assez violents. Dans quel état d’esprit avez-vous réalisé ce disque et Estimes-tu l’avoir produit dans de meilleures conditions que l’opus « Derrière moi  » ?
J’avais réalisé « Derrière moi » dans mon coin, quasiment seul, jusqu’à l’enregistrement des voix. Sur « Jamais trop tard » j’ai invité pas mal de beatmakers, de musiciens, enregistré les voix en studio etc…Donc effectivement cet album-là est plus ouvert, les conditions plus confortables, mais celles de l’album précédent étaient un choix.
Quant à l’état d’esprit, s’il semble un peu énervé, c’est que tout le disque raconte une année compliquée de ma vie. J’ai essayé de prendre le plus de recul possible par rapport à ma façon de l’écrire, sans tomber dans le règlement de compte, mais forcément l’ambiance s’en ressent. Ce qui me plaît c’est qu’on peut écouter le disque sans même savoir ça.

Y-a-t-il un ou plusieurs titres sur lequel ou lesquels, la réalisation (écriture, rap, beat, création, prise de voix, mixage…..) été plus longue que les autres et pourquoi ?
Oui, le titre « Aux portes de la ville » a été compliqué à terminer. Nous avons perdu le beatmaker, un ami, dans de tristes conditions, et j’ai tenu à finir le morceau coûte que coûte parce qu’on savait qu’il n’était pas fini et qu’on voulait l’amener plus loin. J’ai donc pris le parti d’arranger moi-même la prod, et les voix du duo Ancrages ont été faites en deux temps dans deux studios différents. j’ai bien cru que ce morceau ne verrait pas le jour. J’en suis très fier. Glenn avait d’ailleurs aussi produit le premier morceau du disque « La minute qui suit », sur lequel je n’ai rien retouché.

Je t’avoue avoir était un peu chamboulé à la première écoute de  » Jamais Trop Tard « ,  » La Minute qui suit », m’a fait replonger dans tes textes fins, des mots simples, des images en abondance, un rap précis et chargé d’émotions. On peut dire que, depuis le début, ta marque de fabrique et ton point fort ce sont tes lyrics. En quoi tu as progressé en tant qu’artiste depuis ton premier album  ?
Ecrire de façon dense et appliquée, je sais le faire. La difficulté maintenant vient dans le fait de remettre cette façon d’écrire en question, et d’essayer aussi d’aller vers plus de simplicité et d’efficacité. C’est un exercice difficile. Il faut faire attention à la formule qui voudrait qu’un texte « compliqué » est forcément de qualité, c’est faux. Lorsque j’ai lu le roman « La route » de Cormac McCarthy, j’ai été sidéré par la simplicité de l’écriture, alors que le livre est une des choses les plus denses et chargées qu’il m’a été donné de lire. C’est une leçon.

J’ai connu Psykick Lyrikah avec des textes intimistes et trés introspectifs dans  » Des Lumières sous la Pluie »… J’ai connu Psykick Lyrikah exprimant une colère assez froide dans  » Acte « … J’ai connu Psykick Lyrikah développant un côté un peu plus fâché « Vu d’ici « … Depuis on sent encore un durcissement dans la musique de Psykick, est-ce que l’époque influence ou peut fortement influencer votre approche de la musique, ton rap, tes textes. Peux-tu nous en dire un peu plus ?
Oui l’époque, le parcours aussi. Je ne suis pas dans un circuit « confortable » comme beaucoup, qui font rentrer de l’argent avec de jolies chansons paresseuses. Donc le combat du quotidien on le mène aussi dans notre musique. Et puis j’écoute beaucoup de rap US, beaucoup de choses dures et énergiques. Je ne dis pas qu’un jour je ne ferai pas un disque très calme et introspectif, mais en tout cas ce n’est pas le moment. Je suis encore jeune et c’est maintenant qu’il faut décocher les coups.

L’écriture sent le spontané, ton rap sent l’urgence, le regard que tu poses est comme celui d’un témoin aux traits de visage qui a tendance à se durcir et pourtant on te sent toujours en décalage par rapport à ce qui se passe autour de toi (au niveau textes) et curieusement on te sent prêt à t’ouvrir plus qu’ordinaire comme sur  » Le Soir Pour Toi » « Le soir, j’aime lire, écouter le vent // Regarder jouer son enfant // La musique a placé le fond // Mélange le rhum la canne le verbe le citron », ou encore « J’écoute la vie dans ce qu’elle a de plus beau // Le calme et le sourire des femmes // Tout repose sur toi et toi seul ». Est-ce que je me trompe?
Le décalage pour moi c’est une force. Je le ressens presque tous les jours. Mes amis sont de milieux culturels et sociaux très différents, je peux être un jour avec les pires crapules et le lendemain en train de réciter de la poésie dans un théâtre. C’est une richesse à laquelle je tiens et je pense que c’est une des choses qui font la particularité de ma musique. Je parlais précédemment d’ambiances calmes et introspectives, mais « Le soir pour toi », pour le coup, est un morceau dans cette veine-là. La sérénité d’un soir d’été où, pour une fois, j’ai voulu en faire une chanson.

Les productions sont ultra-soignées, les influences sonnent parfois dirty south, parfois électroniques, parfois un peu rock, parfois un peu jazz, parfois plus proches des ambiances de « Derrière Moi ». Quoiqu’il en soit c’est cohérent mais ce qui est peut paraître surprenant c’est la diversité des producteurs. Musicalement, est-ce que tu t’étais donné une ligne directrice pour cet album ou est-ce que les couleurs musicales sont nées en studio au fur et à mesure de l’enregistrement?
Disons que tous ces beatmakers sont arrivés en cours de route. J’avais commencé à produire beaucoup de beats moi-même, et puis après quelques écoutes j’ai senti qu’il fallait que j’ouvre un peu le spectre musical pour éviter la redite, j’ai donc proposé à plein d’amis de participer au disque. Par contre j’ai toujours dans ma tête un plan d’album qui se dessine, et lorsque je rentre en studio je sais exactement comment il va se dérouler. Après il peut y avoir un ou deux beaux accidents ou imprévus, c’est important de laisser la place à ça, mais la trame est précise.

Toi, qui a l’air d’être dans ton propre univers à part dans le rap français : Qu’est-ce qui te rend si proche d’ Iris et Ancrages  ou même des artistes de LZO records hier comme aujourd’hui ?
Tous les gens que tu cites sont très différents les uns des autres, mais tous ont une identité artistique forte. C’est ça qui me plaît, hormis le fait qu’évidemment ce sont des amis. La vison d’Ancrages de la musique ou même du rap n’a rien à voir avec celle d’Iris, ça rejoint ce que je te disais tout à l’heure, la force dans la diversité, tant qu’elle reste cohérente.

Qu’est-ce que les invités notamment Iris et Ancrages, sont sensés apporter à l’album selon toi ?
Je sais que l’alchimie avec Iris opère à chaque fois. Donc pour l’instant je ne me pose même pas la question. Sa présence semble évidente à chaque album depuis « Vu d’ici », son rap est puissant et sa façon d’écrire bien à lui, plus légère que la mienne, ça contrebalance un peu ! Et puis ce titre « Invisibles », il est important pour nous deux dans ce qu’il raconte.
Mes amis d’Ancrages avaient sortis un très beau livre/disque l’année précédente (« Leur laisser la France »), un peu dans un réseau confidentiel. J’ai eu envie de leur laisser une place sur mon album parce qu’on partage le même goût pour une certaine violence brute des mots. Creach qui produit « Décembre » et « Sortie » est d’ailleurs leur beatmaker. Mais ce sont les deux rappeurs que j’ai invité sur le titre, Ancrages est une équipe plus large qui comprend aussi des gens qui ne font pas de musique.

Quelle est l’ambition de « Jamais Trop Tard »? D’ailleurs quelle est la force de ce disque selon toi?
Seulement l’ambition d’un album solide, rien d’autre. S’il peut parler à des gens qui s’y reconnaissent parfois dedans, alors ça me va. Et puis assez égoïstement il m’a permis de mettre des émotions difficiles en musique, et de prendre du recul par rapport à ça.

« Faites passer les bombes // Déplacer les frontières ». —– Que doit on comprendre par cette phrase ?
Une sorte d’image de notre musique, on bouge les codes, on mélange des choses, on plastique tout, sans sens géo-politique caché.

Plus de 10 ans de carrière, quelle place la musique a pris aujourd’hui dans ton existence ?
Elle est devenue mon métier déjà donc ce n’est pas rien. Que dire, à part que sans elle j’aurais certainement pris une autre direction dans ma vie, je serais au bout du monde avec une canne à pêche je crois, haha. Plus sérieusement, je suis content du parcours et de tous les gens que j’ai pu croiser et qui m’ont apporté plein de choses. A chaque porte que tu fermes, tu en a deux autres qui s’ouvrent.

Qu’est-ce qui donne encore envie de rapper aujourd’hui ?
J’aime le rap, quoi qu’il arrive, donc l’envie tout simplement, et le jour où je n’aurai plus envie d’écrire je continuerai à en écouter.

Ton top 3 des artistes aux parcours sans faute (dans le rap en français) ?
Je ne connais pas dans le rap français de parcours sans fautes, ni dans le rap tout court, ni d’ailleurs dans toutes les formes de musique. Et puis du rap français je n’en écoute plus de tout et ça me va très bien. Ceux que j’aime sont sur mes disques.

« Y’a pas de romance ou de verbe d’antan // J’attends la suite avec de grands yeux d’enfants », nous aussi on attend la suite. Qu’est-ce qui se prépare de beau et de bon pour Psykick Lyrikah?
Nous sommes en train de réaliser un album commun avec Tepr. L’idée c’est un album « One shot », fait assez rapidement, et assez court. Ensuite j’aimerais enclencher le même délire avec Le Parasite, et parallèlement je réfléchis déjà au prochain Psykick, j’ai le concept mais pas encore de contenu !

Merci pour cette interview….
Merci à vous de nous donner la parole !

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